Simples citoyens, milliardaires ou entreprises, la crise provoquée par la pandémie de Covid-19 a suscité un élan de générosité sans précédent. Lundi, l’Union européenne a encore récolté 7,5 milliards d’euros dans le but de financer la recherche pour mettre au point un vaccin.

Mais face à l’immensité des besoins, les ONG basées en Suisse craignent de ne pas pouvoir faire face. Car aux annonces de dons se sont rapidement superposées les images des files d’attente devant les stands d’assistance alimentaire. «Le révélateur d’une précarité sous-jacente qui, tout à coup, se voit», constate Catherine Baud-Lavigne, directrice adjointe de la Chaîne du Bonheur.

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L’organisation a récolté 35 millions de francs depuis la mi-avril pour des projets suisses. «Ce qui me frappe, c’est une énorme générosité de toutes les couches de la population, notamment de la part des personnes aisées, car nous avons reçu plus de gros dons que d’habitude», souligne Catherine Baud-Lavigne. Avant de préciser que «cela ne suffira pas pour la Suisse, tant les besoins sont énormes».

Levées de fonds paralysées

La Suisse où Médecins sans frontières (MSF) a déployé une équipe en avril pour venir en aide au personnel médical, mais aussi aux sans-abri et aux personnes nécessiteuses. L’organisation opère aussi dans d’autres pays habituellement donateurs, comme la Belgique. Impensable il y a quelques mois encore.

«A ces nouveaux terrains d’activités se sont ajoutés des besoins additionnels en matériel pour protéger nos équipes», souligne Valentina Rosa, directrice adjointe pour la récolte de fonds chez MSF. Et face à ces dépenses supplémentaires, la paralysie de toute une série de canaux traditionnels actionnés pour lever des fonds, la faute au confinement. «On était en train de démarrer une tournée dans plusieurs villes pour présenter un film qui parle de MSF et augmenter ainsi notre visibilité.» Tout a été annulé.

Au niveau global, les ressources supplémentaires nécessaires ont été estimées à 150 millions d’euros. Mais pour l’instant 42 millions ont été rassemblés. «Il va falloir développer d’autres initiatives», commente celle qui se dit elle aussi touchée par la générosité des gens, mais très inquiète pour l’avenir.

Secrétaire général de Terre des hommes Suisse à Genève, Christophe Roduit n’est guère plus optimiste. D’autant plus que son organisation a enregistré une baisse de ses rentrées de dons privés* depuis le début de la crise, une baisse évaluée à un tiers des rentrées habituelles, selon des chiffres encore provisoires.

Là encore, l’annulation des événements et autres actions, par exemple la traditionnelle vente de mouchoirs dans les rues de Genève, destinés à réunir de l’argent est en cause. Mais pas seulement: «Le confinement a entraîné chez les gens un besoin de se réorganiser, avec d’autres priorités. De plus, nous avons beaucoup de personnes âgées qui se montrent généreuses. Aller à la poste était compliqué pour elles.» Face à l’impossibilité de mener certains projets, par exemple la sensibilisation dans les écoles, l’organisation a mis une partie de son équipe au chômage partiel.

Car Christophe Roduit ne compte pas sur un retour rapide à la normalité. Il faudra repenser la grande Marche de l’espoir des enfants, organisée chaque année en automne au bord du lac. L’action rapporte chaque année 300 000 à 400 000 francs. «On travaille sur de nouveaux projets, par exemple une marche fractionnée ou numérique qui se ferait en famille.»

Priorité nationale

Et pendant ce temps, les besoins explosent, partout. Le caractère inédit de la pandémie crée de surcroît de nouvelles concurrences; entre les projets, entre les organisations, mais surtout entre les pays.

«Aujourd’hui, l’aide se concentre sur la Suisse et c’est normal», observe Ivana Goretta, responsable de la récolte des fonds chez Terre des hommes, autre aile mondiale du mouvement, basée, elle, à Lausanne. «Mais si l’on veut venir à bout du Covid, il faut aussi considérer les besoins à l’international. Nous travaillons par exemple au Bangladesh, un des pays avec la plus forte densité de population au monde. Là-bas, c’est encore une autre paire de manches.»

Quid de la philanthropie

Dans ce contexte hautement incertain, une question est sur beaucoup de lèvres: «Comment vont réagir les philanthropes, vont-ils réduire leurs moyens? s’interroge Ivana Goretta. De leur réaction va dépendre notre possibilité de continuer à avancer sur les projets liés au Covid-19.»

Associé à la tête de Wise, une société de conseil en philanthropie, installée à Genève, Martial Paris voit en effet les sollicitations de la part des ONG fortement augmenter depuis deux mois. C’est que, pour de nombreuse ONG, cette source de financement est centrale. S’il se montre relativement serein sur la fidélité des fondations familiales, il est plus pessimiste pour les fondations intermédiaires qui ne disposent pas de capital, mais lèvent des fonds qu’elles transmettent ensuite. Elles aussi sont à l’arrêt et «toutes ne survivront pas», prévient-il.

Il en va de même, selon lui, de nombreuses petites ONG, celles qui tournent avec un budget annuel de 100 000 à 200 000 francs. «Pour les grandes, ce sera très dur, mais elles vont s’en remettre», prédit-il.


* Des précisions ont été ajoutées