«Trop classe» pour les unes. «Trop pétasse» pour d'autres. Vous ne pouvez pas la rater. Dans le bus, à hauteur des yeux, cramponnée à la barre de sécurité. Sur les pages de magazines people. Sur les mains soignées de l'employée de banque qui vous tend vos billets. Et bien sûr à la télévision. La french manucure est un secteur commercial qui a explosé en Suisse depuis 2000.

La french manucure? Une mode venue des Etats-Unis, malgré son nom. Une façon de porter ses ongles vernis de couleur naturelle, mais d'en redessiner les extrémités d'un trait blanc. La tendance est à la coupe au carré, courte et légèrement arrondie sur les bords. Actrices de séries américaines, présentatrices décolletées et chanteuses en gros plan affichent leur french manucure rutilante. Depuis cinq ans, ce genre de soin représente 99% des demandes dans les Nail Bars – que l'on appelait autrefois salons de manucure.

«Notre chiffre d'affaires double chaque année depuis cinq ans», annonce, euphorique, Hervé Loubet, manager des produits de manucure OPI. «Genève traverse une phase exceptionnelle dans le marché de la beauté. Les grands hôtels investissent dans les spas et la clientèle internationale a boosté ce secteur», poursuit cet énergique directeur. «Avec la french manucure, notre chiffre d'affaires en Suisse est plus important que pour toute la France.»

Leader mondial avec 50% du marché des soins pour les ongles, l'américain OPI est installé à Hollywood depuis vingt-cinq ans et signe la french manucure des actrices Uma Turman, Jennifer Lopez ou Angelina Jolie. Un chiffre d'affaires qui dépasse les 120 millions de dollars, avec 25 millions de flacons de vernis vidés par année.

Dans les années 30, les premières french manucures ne sont qu'un simple trait de crayon, tracé sous les ongles de Joan Crawford pour les rendre plus photogéniques. Quelque trente années plus tard, un vernis blanc est posé sur des ongles très longs, qui deviennent la signature d'un genre inaccessible et néanmoins familier: celui des playmates et des actrices de X. Mais la vraie révolution a lieu à la fin des années 70 avec la mise au point d'une résine acrylique destinée aux prothèses dentaires. Détournée par la cosmétologie, cette molécule est rendue plus flexible afin d'adhérer aux ongles, et c'est l'explosion, avec plus de 100 000 Nail Bars ouverts, depuis, aux USA. Dans les années 90, la french manucure fait son apparition dans les magazines de luxe. C'est tout juste si sa coupe au carré n'est pas déclarée d'intérêt public.

Il existe plusieurs écoles pour réussir ces ongles couleur mondialisation. D'abord la french manucure naturelle, où l'on trace, d'un coup de pinceau, une ligne de vernis blanc à l'extrémité de l'ongle. Contre les bavures, certaines marques de cosmétiques (Bourgeois) ont même inventé des chablons autocollants à poser avant de passer le blanc et qu'il suffit de retirer, une fois que le vernis est sec, et avant d'appliquer la laque finale transparente. Les marques de luxe n'ont pas snobé ce créneau, elles proposent des kits ad hoc, comme Dior (90 francs les 4 flacons) ou Nivea Beauté dans un registre plus démocratique.

Mais les choses sérieuses commencent avec les clientes qui désirent se faire poser des ongles artificiels (ce que l'on appelle de la prothésie ongulaire). Dans son cabinet de manucure genevois, chez Hairmania, Larisa travaille protégée d'un masque de chirurgien, et les faux ongles de sa cliente sont en cours de polissage à l'aide d'une fraise dentaire. Cette Ukrainienne au physique de mannequin est la championne des ongles acryliques limés au carré de la jet-set genevoise. «Le produit durcit très vite, il faut être extrêmement rapide», explique-t-elle. Une poudre appliquée à l'aide d'un pinceau, un produit chimique pour une couche ultra-résistante et un ongle artificiel garanti toujours impeccable et incassable. Ici, l'effet french manucure est obtenu directement avec l'acrylique de deux couleurs différentes, rose pâle et blanc, exactement comme un ongle naturel.

«Larisa est la meilleure, elle est géniale», commente une cliente en levant le pouce, tandis que son autre main repose sous les rayons UV pour faire sécher une ultime couche de gel brillant. Une heure et demi de travail pour un résultat qui dure environ deux semaines, à 180 francs la séance. Du travail d'artiste.

Avenue Marceau à Paris, Farah Diba et Marisa Berenson sont les clientes attitrées du coiffeur pour stars Alexandre Zouari. «Je reçois une moyenne de 20 clientes par jour», confie distraitement Isabelle, responsable du Nail Bar. «Ici, la majorité des clientes demandent une french manucure naturelle, posée sans faux ongles. C'est assez fragile, et mes clientes doivent la renouveler toutes les semaines.»

Le procédé semble à première vue aussi cher que contraignant. Alors pourquoi un tel succès?

«C'est sexy, c'est clean», reconnaissent unanimement les initiées. «Inutile de le nier, il y a un petit côté actrice de X et les mecs adorent ça», poursuit Anne Sophie, secrétaire de direction à Vevey.

Mais l'argument séduction n'explique pas tout. Au Centre de beauté de Bienne, Marlyse Kelliker est plus nuancée: «Les femmes modernes utilisent beaucoup moins de maquillage, elles se coiffent plus simplement. Mais, avec une french manucure et un jean, elles se sentent impeccables.»