«Des économies considérables pourraient être réalisées en autorisant les pharmaciens à délivrer des ordonnances dans les cas bénins. Ceci déchargerait les médecins de famille qui n'auraient plus à établir de diagnostics coûteux et à instaurer de traitements.»

Ces quelques lignes publiées dans le numéro de mars du magazine Dosis, l'organe de la Société suisse des pharmaciens (pharmaSuisse), a mis le feu aux poudres. La Fédération des médecins suisses (FMH) y a répondu mercredi par un communiqué au ton vif, dans lequel son assemblée des délégués se déclare «indignée et choquée» par une telle suggestion. «La sécurité des patients, affirme-t-elle, s'en trouverait gravement mise en danger.»

Le débat est - on l'aura compris - très chaud. Et pour cause. Il touche à trois points sensibles. Aux compétences accumulées par les uns et les autres à l'issue de longues études et au prix de gros efforts de formation continue. A l'éthique professionnelle, la marge de manœuvre que chacune des deux parties souhaite s'octroyer ayant pour enjeu la santé des patients. Au porte-monnaie enfin, la remise d'ordonnance assurant des revenus non négligeables à ceux qui la contrôlent.

«Actuellement au Parlement, on parle de travail en réseau de soins, de «managed care», de partage coordonné des tâches et des responsabilités entre plusieurs professions dans le but d'être plus efficace, donc d'assurer une meilleure qualité en étant rationnel au niveau économique, explique Marcel Mesnil, secrétaire général de pharmaSuisse. On ne peut donc plus occulter le fait que l'interface entre médecins et pharmaciens doit être repensée.»

Or, dénonce Marcel Mesnil, la répartition des tâches entre les deux professions est fixée par les grandes firmes pharmaceutiques et l'autorité nationale de surveillance des produits thérapeutiques (Swissmedic). Elles classent les médicaments en diverses catégories, à vendre avec ou sans ordonnance, sans consulter sérieusement ni les médecins ni les pharmaciens. Le produit se retrouve «dans une liste ou dans l'autre, sans aucune nuance de situation. Il n'y a pas de différenciation entre bagatelle, traitement provisoire des symptômes, urgence ou suite de traitement avec diagnostic médical connu. Nous demandons que les tabous tombent au profit d'une recherche de complémentarité intelligente.»

Les pharmaciens qui revendiquent un nouveau partage des tâches soulignent que les règles actuellement en vigueur sont dépassées. De fait, en toutes sortes d'occasions, lorsque le médecin est en vacances ou en congé de week-end, il leur arrive déjà très souvent d'avoir à prendre eux-mêmes la décision de vendre un médicament normalement soumis à ordonnance.

«Nous n'allons pas priver un diabétique de son insuline pendant plusieurs jours parce que son médecin n'est pas atteignable et qu'il n'y en a pas d'autres loin à la ronde, argumente Anne-Marie Bollier, pharmacienne et membre de l'Organisation suisse des patients (OSP). Il s'agit d'abord d'assister une personne en danger. La priorité du patient est l'accès au médicament, pas l'accès à l'ordonnance. Pourtant, le pharmacien qui distribue un remède dans ces conditions peut aujourd'hui être accusé de violer les règles.»

«Le système est aberrant», poursuit Anne-Marie Bollier. «Lorsqu'il est question de donner à un patient un même médicament durant une longue période ou un remède de portée générale que tout bobologue connaît, pourquoi faudrait-il passer chaque fois par l'accord d'un médecin?»

«Les pharmaciens ont à leurs disposition assez de médicaments non soumis à l'ordonnance pour traiter les cas bagatelles, se défend Jacques de Haller, président de la FMH. Les autres produits ne sont pas distribués de manière plus restrictive pour rien. Certes, des considérations marketing existent. Mais le souci de sécurité est également présent. Et j'ose croire qu'il est prépondérant.»

Quant à l'argument des pharmaciens selon lequel ils font déjà souvent un travail de docteur, Jacques de Haller l'écarte. «Les pharmaciens sont effectivement amenés à prendre certaines responsabilités en cas d'urgence, reconnaît-il. Mais cela ne signifie pas qu'ils ont pour autant la compétence de ceux qu'ils sont amenés à remplacer. De nombreuses situations, même simples d'apparence, recèlent des pièges. La médecine est un art complexe. Pour l'exercer, il vaudra toujours mieux être médecin.»