Brad Pitt et Joaquin Phoenix, dimanche, aux Oscars. Jennifer Lopez et Shakira, une semaine auparavant, au Super Bowl. Les grands événements culturels et sportifs sont souvent utilisés comme plateformes pour faire passer des messages politiques, et 2020 n’échappe pas à la règle. Mais 2020 n’est pas n’importe quelle année: c’est celle où les Américains assistent à une course à la Maison-Blanche mouvementée, après un procès en destitution contre Donald Trump qui a mis en exergue un Congrès plus divisé que jamais. Un climat propice pour exacerber les revendications politiques?

Les 45 secondes de Brad Pitt

Regardé par plus de 100 millions de téléspectateurs, le Super Bowl, finale du championnat de la Ligue du football américain, est forcément une tribune de choix. Donald Trump et le candidat démocrate Mike Bloomberg n’ont pas hésité à débourser 10 millions de dollars chacun en publicités. Mais c’est le spectacle de la mi-temps qui réserve souvent des surprises. Cette fois, la chanteuse Jennifer Lopez a affiché sa fierté latina, épaulée par Shakira. Elle a exhibé une cape en plumes représentant le drapeau de Porto Rico, une île au statut particulier puisque ses habitants sont Américains mais ne peuvent pas participer à l’élection présidentielle. Son île. Une île souvent en proie à des catastrophes naturelles, dénigrée par Donald Trump, et qui se sent oubliée du reste du continent.

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Mais ce n’est pas tout: lors de sa riche chorégraphie sont apparues des sortes de petites cages lumineuses abritant des enfants, dont sa propre fille, qui chantaient Let’s Get Loud et Born in the U.S.A. Difficile de ne pas y avoir une allusion à la politique de séparation des familles de migrants pratiquée à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, et à la controverse autour des enfants placés en détention. Le 1er septembre 2016, c’est lors d'un match beaucoup moins médiatisé que le Super Bowl que Colin Kaepernick, alors quarterback des 49ers de San Francisco, avait dénoncé les brutalités policières à l’égard des Noirs. En posant son genou à terre pendant l’hymne national, il a déclenché une polémique, qui lui colle encore à la peau aujourd’hui.

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Du côté des Oscars, Brad Pitt, meilleur second rôle, a démarré dimanche son discours avec ces mots: «On m’a dit que je n’avais que 45 secondes, ce qui est 45 secondes de plus que ce que John Bolton a eu de la part du Sénat cette semaine.» Une allusion au procès en destitution de Donald Trump, où aucun témoin n’a été entendu par les sénateurs malgré l’insistance des démocrates. Surtout pas John Bolton, conseiller à la sécurité nationale limogé par le président, qui avait pourtant des choses à dire. Quant à Joaquin Phoenix, Oscar du meilleur acteur, il a, lors d’un surprenant discours, milité pour un monde plus juste et surtout affiché sa conviction végane.

Marlon Brando aussi, en 1973

Ces formes d’affirmations politiques de la part de stars ne sont pas nouvelles. En 1973, Marlon Brando avait fait fort. Il avait boycotté la cérémonie des Oscars et envoyé à sa place Sacheen Littlefeather, une Amérindienne. Montée sur scène en refusant l’Oscar du meilleur acteur au nom de Brando, elle a dénoncé la manière caricaturale dont les Amérindiens sont dépeints dans les films et les discriminations endurées. En 2002, Halle Berry, première femme noire à recevoir l’Oscar de la meilleure actrice, a livré, très émue, un discours sur le statut des Noirs américains. En 2003, le cinéaste Michael Moore a fustigé George W. Bush – «Honte à vous!» – qui venait, quelques mois plus tôt, de lancer ses troupes en Irak. Autre exemple: en 2015, Rosanna Arquette a profité de la scène pour parler de la condition féminine et critiquer les inégalités.

L’édition 2016 a été celle du hashtag #OscarsSoWhite. La très faible représentation des Noirs dans l’industrie cinématographique a d’ailleurs également été évoquée dimanche. L’an dernier, c’est le discours du très engagé Spike Lee qui avait marqué les esprits. «Nous sommes en 2019, et cela fait tout juste 400 ans que nos ancêtres ont été dérobés à la Mère Afrique, et amenés à Jamestown, en Virginie, pour y être mis en esclavage […]. L’élection présidentielle de 2020 arrive bientôt. Mobilisons-nous! Soyons du bon côté de l’histoire! Choisissons l’amour plutôt que la haine! Faisons ce qui est juste («Do the right thing»)», a-t-il clamé.

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Alors, la cuvée 2020? Robert Thompson, professeur en culture populaire et communication à l’Université de Syracuse (NY), la juge en fait plutôt sobre. «Ces événements télévisés représentent une grande tentation pour ceux qui veulent passer un message politique, sur scène ou, en marge, face aux caméras. A cause de leur importante audience, tout ce qui s’y passe attire beaucoup l’attention.» Il rappelle que le spectacle de Janet Jackson et Justin Timberlake lors du Super Bowl de 2004 avait provoqué des auditions au Congrès, à cause d’un sein dénudé.

«Ces interventions sont par ailleurs en direct – donc avec peu de possibilités de coupes – et pas vraiment scénarisées. Si l’on tient compte de tout cela, je trouve étonnant que ces événements ne soient pas davantage utilisés comme plateformes politiques. Malgré le climat très chargé et polarisé de 2020, il n’y a finalement pas eu grand-chose pendant le Super Bowl, et très peu aux Oscars.» Les talk-shows qui passent en fin de soirée sont plus propices aux messages politiques, ajoute-t-il. «L’audience n’est pas aussi importante, certes, mais les messages ont tendance à être plus fréquents et plus substantiels.»

«Vous ne connaissez rien»

Deadline, un site d’information consacré à Hollywood, partage le même avis à propos des Oscars. A part quelques petites piques, la cérémonie était «essentiellement apolitique», relève-t-il. Les discours de cette année n’avaient rien à voir avec le tonitruant «Fuck Trump» de Robert de Niro lors des Tony Awards de 2018. Ou les propos musclés de Meryl Streep, lors de la cérémonie des Golden Globes de 2017, qui lui ont valu un tweet présidentiel courroucé. Les Oscars sont d’ailleurs en perte d’audience: il y a eu seulement 23,6 millions de téléspectateurs cette année, le score le plus bas jamais enregistré.

Scott Talan insiste, lui, sur le poids des réseaux sociaux comme caisse de résonance de ces nouveaux tremplins. Il enseigne la communication à l’American University de Washington D.C. Avec la polarisation croissante des Etats-Unis, le phénomène va augmenter, pense-t-il. «En fait, vous pouvez voir cela comme le résultat d’une guerre qui s’intensifie entre les camps politiques.» Et d’ajouter: «Ces jours, tout et n’importe quoi peut sembler politique.»

Ce que l’acteur et humoriste britannique Ricky Gervais pense de tout cela? Lors des derniers Golden Globes, en janvier, où il officiait comme maître de cérémonie, il avait osé lancer, moqueur, à son parterre de stars: «Si vous gagnez une récompense ce soir, s’il vous plaît, n’utilisez pas cela comme une plateforme pour faire un discours politique, d’accord? Vous n’êtes pas en position de faire la morale en public sur quoi que ce soit. Vous ne connaissez rien au monde réel. La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg. Donc si vous gagnez, venez, acceptez votre petit prix, remerciez votre agent et votre Dieu et allez vous faire voir.» Il a eu droit à quelques rires jaunes.