Reportage

Oser tous les métiers: au parlement, on laisse parler les filles

La Journée Oser tous les métiers a été l’occasion pour 120 écolières vaudoises, jeudi 14 novembre, de s’essayer aux joies du débat au sein du parlement cantonal. Un exercice qui pousse à donner de la voix

Dans la file d’attente qui les sépare des escaliers permettant l’accès au parlement, Roxane et Natacha, 11 ans, trépignent d’impatience. «J’ai choisi l’atelier parce que je trouve cool que les filles s’expriment, elles ne le peuvent pas toujours», réagit la seconde. La mère de Roxane s’en réjouit, mais aussi que sa fille apprenne comment fonctionne l’institution politique. C’est d’ailleurs l’argument principal avancé par les autres parents présents. Pourtant, le «Parlement des filles» a surtout été pensé pour faire découvrir aux préadolescentes un milieu encore à majorité masculine, malgré l’évolution historique qui vient de mener les sièges du Conseil national à 42% d’occupation féminine. Et par là même, encourager les femmes de demain à prendre la parole en public.

Proposée par le Bureau vaudois pour l’égalité entre les femmes et les hommes (BEFH) depuis 2002, l’activité s’inscrit dans la Journée Oser tous les métiers (Futur en tous genres dans les autres cantons romands) dont le principe est d’envoyer les écolières de la 7e à la 9e année à la rencontre de professions communément associées aux hommes, et inversement pour les garçons. «Le parlement est un atelier atypique car ce n’est pas un métier à proprement parler, mais comme nous avons environ un tiers de députées, nous avons besoin de vocations féminines dans ce domaine», souligne Maribel Rodriguez, à la tête du BEFH. L’intérêt d’une telle journée se mesure encore à une réalité problématique: en Suisse, les filles se restreignent bien plus que les garçons dans leurs choix professionnels. Au niveau du CFC, elles se cantonnent à quatre domaines contre 12 pour leurs camarades masculins. Et quant à la prise de parole, à l’école elle est toujours plus le fait des garçons, relevait en 2018 l’Observatoire romand pour l’égalité dans sa brochure pédagogique Le ballon de Manon et la corde à sauter de Noé.

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Apprendre à débattre

Après que les 120 participantes ont reçu la petite carte magnétique qui leur permet, en l’insérant dans un lecteur spécifique, d’activer leur micro, tout ce petit monde pénètre dans la salle plénière du Grand Conseil. Son président, Yves Ravenel, siège sous l’écusson cantonal sobrement imprimé en noir contre la paroi de bois clair. La présidente du Conseil d’Etat vaudois Nuria Gorrite souhaite la bienvenue aux élèves, tente de les rendre attentives à l’importance de voter et de s’engager pour leurs droits, et termine avec des mots qui peignent un sourire sur toutes les bouches: «Comme dit Beyoncé, le pouvoir ne nous est pas donné, vous devez le prendre!»

C’est important qu’elles osent parler, quand on voit dans nos partis qu’on se fait sans arrêt couper la parole, même par les jeunes hommes. Ils s’excusent quand on le leur signale, mais le font quand même

Isabelle Freymond, députée du Parti socialiste

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Sur les côtés de la salle, les silhouettes des députés et députées présentes se détachent sur la grande baie vitrée. Ils sont 20 à s’être portés volontaires pour encadrer leurs jeunes collègues d’un jour. Pour Isabelle Freymond, députée du Parti socialiste, c’est la cinquième fois. «C’est extraordinaire de les écouter discuter. Elles ne veulent pas s’exprimer au début et puis, après, les micros n’en finissent plus de s’allumer! Il y en a qui ont de telles compétences de langage, je les engagerais comme assistantes parlementaires! (Rires) C’est important qu’elles osent parler, quand on voit dans nos partis qu’on se fait sans arrêt couper la parole, même par les jeunes hommes. Ils s’excusent quand on le leur signale, mais le font quand même», pointe-t-elle.

Isabelle Freymond prend cinq participantes sous son aile après que deux propositions – fictives – à débattre ont été présentées. Pour son groupe, ce sera «supprimer les Epreuves cantonales de référence (ECR) car elles mettent trop de pression sur les élèves et les professeurs». Au sein même du quintette, les avis divergent; le consensus et l’argumentation sont bel et bien des arts. «Si vous êtes d’accord, vous devez dire pourquoi. Si vous voulez modifier la proposition, il faudra déposer un amendement», précise la coach. Les filles ont tendance à faire de nouvelles propositions plus que d’argumenter en faveur ou en défaveur de la phrase initiale, mais peu importe. «Je suis pour les supprimer, parce que les notes d’ECR comptent pour 30% de la note finale de l’année, c’est beaucoup», avance Elif, et sa voisine Elodie, de suggérer: «On pourrait réduire l’importance de la note? Ou les rendre facultatives?»

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La valse des micros

Débattre, ça creuse. Entre deux bouchées de pain au lait et de quartiers de mandarine, dans une salle au rez-de-chaussée, les petites députées reprennent des forces. Romane, en 9e année, est à l’origine de la deuxième proposition qui sera débattue, soit l’interdiction des pesticides et herbicides pour protéger les cultures. Elle l’a présentée au micro devant toute l’assemblée, laissant ses mains quitter les poches de son pull au fur et à mesure de son discours. «Depuis longtemps je voudrais faire du droit, donc pour ça, c’est une expérience très intéressante de venir ici. On ne peut pas le faire tous les jours», souligne-t-elle. Quelques branches de chocolat avalées plus tard, les groupes reprennent place à l’étage. Tour à tour, les filles se prononcent par groupe sur les propositions; la gestion du matériel est parfois compliquée. «Il faut attendre que ce soit rouge pour parler», rappelle Yves Ravenel une bonne dizaine de fois, souriant en coin. «En tout cas, elles peuvent donner des leçons de discipline aux députés adultes», glisse Jean-François Chapuisat, député vert’libéral. Effectivement, aucune ne se permet de parler durant l’intervention d’une autre.

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Les prises de parole s’enchaînent, Isabelle Freymond avait donc bien raison. «Nous proposons un amendement pour diminuer au maximum les pesticides, et privilégier les produits biologiques», annonce un groupe, «Moi j’ai une question, qui paie?» s’enquiert la porte-parole d’un autre. Les micros n’en finissent plus de clignoter: «Vous préférez payer moins et être malades ou payer plus et rester en bonne santé?» Les «grandes personnes» n’ont qu’à bien se tenir… A la fin du débat, l’amendement est adopté à 80%.

La non-mixité pour «l’empouvoirement»

Un «quiz» clôture la journée, avec pour résultat le fait que malgré l’enthousiasme général, seules 33 participantes se voient politiciennes un jour. «J’aimerais défendre des causes mais faire de la politique comme ça ne m’intéresse pas, et pas à temps plein», conclut Elodie. Quant à savoir si l’absence de garçons dans la salle a joué un rôle dans leur capacité à s’exprimer en public, la réponse est plutôt non. «Quoique en classe, ils ricanent souvent», constatent Elodie et Naya. La non-mixité est-elle donc vraiment nécessaire? Réagissant à ce sujet, la sociologue du travail et du genre Isabel Boni-Le Goff ne tranche pas mais assure que pour qu’il y ait «empouvoirement» des filles «il y a des armes à forger en non-mixité. C’est-à-dire se sentir dans un espace sûr, en confiance pour réaliser ses potentialités sans être victime d’un regard masculin.» Le Parlement des filles avait donc tout lieu d’être.


Une vidéo des débats sera bientôt disponible sur le site du Grand Conseil vaudois.

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