Inauguré en décembre dernier, le Getty Center de Los Angeles entend être, avec un aplomb bien américain, le musée des musées. Dessiné par Richard Meier, le groupe de bâtiments domine la mégapole depuis une colline de Santa Monica. Epaulé par un centre de recherches et une bibliothèque, il a coûté un milliard de dollars. Selon ses propres prévisions, 1,3 million de personnes devraient le visiter chaque année. Dédiée à l'art sous toutes ses formes, la Fondation Getty tire parti de ses formidables moyens pour acquérir le plus rare, le meilleur, le plus cher. Notamment dans le domaine de la photographie, que la fondation collectionne depuis 1984.

En l'occurrence, l'une des expositions inaugurales du musée est dédiée à la daguerréotypie, la technique originelle de la photographie, mise au point dans la première moitié du siècle dernier par Jacques Daguerre. Dès l'entrée de l'exposition, le visiteur est invité à se rendre dans une salle aux dimensions modestes, indépendante du reste de la présentation. Dans la pénombre, une trentaine de daguerréotypes diffusent leurs doux reflets argentés. L'ensemble, dû à un seul auteur, est présenté comme le trésor de la collection photographique du Getty. Sa cohérence, son importance historique, la qualité des images seraient sans égales. La semaine dernière, impressionnées par l'avertissement et la mise en scène, des familles californiennes défilaient devant les plaques dans un silence de cathédrale. Elles découvraient la chronique d'une famille genevoise au siècle dernier, d'une famille richissime qui exposait ses demeures, hôtes prestigieux, domestiques ou fermiers sur des plaques sensibles. Le photographe était le maître des lieux. Ayant confié à un domestique le soin d'ôter le capuchon de l'obturateur, il prenait la pose sur la plupart des images, seul ou en compagnie de ses proches. C'était un grand et beau vieillard, coiffé à l'Empire, au regard pétillant d'intelligence. Les visiteurs apprenaient qu'il s'agissait du «Swiss financier and diplomat Jean-Gabriel Eynard (1775-1863)», sans se douter que son ensemble de clichés, élevé ici au rang de chef-d'œuvre, est largement inconnu en Suisse en général et à Genève en particulier. Pour une bonne raison: la seule exposition dédiée aux daguerréotypes de Eynard été organisée à Genève voici septante-cinq ans.

Le Palais Eynard de l'administration genevoise incarne le souvenir de l'extraordinaire destin du financier, diplomate, mécène, bâtisseur, érudit, philhellène et donc photographe d'origine lyonnaise, qui s'installa en Suisse dès le début du XIXe siècle. Après avoir amassé une colossale fortune lors des conquêtes napoléoniennes, alors qu'il vivait à Gêne et en Toscane, Jean-Gabriel Eynard s'est rapidement intégré à la société genevoise, notamment grâce à son mariage avec Anna Lullin. Le couple fait bâtir des maisons sur sa propriété de Beaulieu, près de Rolle, puis un palais au Bastion Bourgeois (acquis par la Ville de Genève en 1891). Réalisant le rêve de Byron, Eynard permettra à la Grèce de se libérer du joug turc, à coups de millions et d'habiles démarches diplomatiques. Il enverra notamment des cargaisons d'armes aux insurgés et financera la flotte anglaise. Il sera par ailleurs l'un des premiers à entreprendre des fouilles à Pompéi, il composera des comédies et sera membre d'une constellation de sociétés savantes en Europe.

Il semble que Jean-Gabriel Eynard se soit intéressé à la photographie dès l'annonce officielle de la naissance du médium, en 1839, et qu'il aurait été formé par Daguerre en personne. Quoi qu'il en soit, il maîtrise très vite le procédé, quitte à l'améliorer par une série de brevets qu'il dépose à Paris. Deux parmi les premiers livres dédiés à la technique soulignent l'habileté du Genevois, qui éclaire ses scènes comme personne à l'époque et réussit à obtenir de subtiles nuances de gris. Dans le catalogue de l'exposition, les experts du Getty se confondent d'admiration devant le talent du pionnier, quitte à le comparer aux vieux maîtres de la peinture hollandaise. Voilà qui est appuyé, mais qui donne le ton. A l'extrémité nord de Sunset Boulevard, Jean-Gabriel Eynard est désormais une star.