Société

«Oui, coucou c'est moi», ou l'art de communiquer par message vocal sur Whatsapp

Adeptes des messages vocaux et experts en linguistique nous expliquent en quoi cette forme de communication enrichit nos échanges et bouleverse nos pratiques 

Vous les croisez tous les jours. Ils déambulent, smartphone perpendiculaire au visage, regard hagard, murmurant à leur poignet: les adeptes des messages vocaux, ces monologues enregistrés dans la rue et écoutés la plupart du temps dans le bus, sont partout.

Le phénomène n’est pas nouveau: la fonctionnalité est disponible sur l’application WhatsApp depuis 2013. Mais à mesure qu’elle se répand, son utilisation fait débat. Un message de dix secondes est-il vraiment nécessaire? Pourquoi diable préférer enregistrer plutôt qu’acquiescer par écrit?

Ecrire un long message mobilise de la dextérité et du temps, à l’inverse de messages oraux qui peuvent être formulés alors qu’on est en train de marcher. Pragmatique, mais pas seulement. «On retrouve la richesse de la tonalité, la subtilité des expressions de la voix, sans avoir besoin de mobiliser une dizaine d’émojis. Un avantage de précision dans la manière de délivrer un message», ponctue Olivier Glassey, chercheur en linguistique à l’Université de Lausanne. La voix permet par ailleurs de masquer des lacunes en orthographe. L’écrit nécessite aussi une maîtrise «des bonnes formules, la bonne signalétique émotionnelle», souligne-t-il.

Enlever les ambiguïtés

«Les messages vocaux facilitent la communication, enlèvent les ambiguïtés et permettent à l’interlocuteur de courir moins de risque social. On a tous l’expérience de ces quelques mots écrits perçus comme agressifs», explique Louis de Saussure, professeur spécialisé dans la linguistique pragmatique et l’analyse du discours à l’Université de Neuchâtel.

«Désormais, les individus ont une capacité de communication beaucoup plus riche à moindre coût. Fatalement, ceux qui n’ont pas de préférence culturelle pour l’écrit, les jeunes générations notamment, s’engouffrent là-dedans», décrypte le chercheur. L’écrit, complémentaire, continuera selon lui de subsister dans les communications interpersonnelles, «mais plutôt pour relayer les faits, comme un lieu de rendez-vous, un horaire».

Notre temps ne nous appartient plus

Si, pour l’émetteur, les avantages pratiques sont évidents, le destinataire doit, lui, écouter jusqu’au bout. D’autant que, contrairement aux boîtes vocales, ancêtres du message vocal, la durée d’un enregistrement n’est pas limitée. «On a l’impression que notre temps ne nous appartient plus. C’est une prise de parole unilatérale où on force l’autre à nous écouter, constate Olivier Glassey. On est pris en otage, on ne peut pas couper ni synthétiser le message. Et si la personne en envoie plusieurs, c’est comme des épisodes qu’il faut suivre. Cela perturbe nos pratiques de lecture de l’information.»

Laura, trentenaire, a compris la leçon: «Sur des projets, comme l’organisation d’événements, je décrivais ce que je voulais et j’imaginais que mon collaborateur écouterait ces messages, mais il m’a avoué qu’il ne les ouvrait même pas. Désormais, je demande aux gens avec qui je travaille par quels moyens ils préfèrent communiquer plutôt que de leur imposer mes messages vocaux.» Laura continue à utiliser les messages audio avec sa meilleure amie, Déborah. Elle retrouve ainsi un sentiment d’intimité perdu avec la disparition des correspondances manuscrites.

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Contrôler son image

Au-delà des échanges classiques, ces messages permettent de s’écouter soi-même, ce que ne permettaient pas toujours les messages laissés sur un répondeur. On peut le reformuler avant de l’envoyer, comme on sélectionnerait des photos avant d’en publier une. «La voix est un objet de dialogue, du temps réel, mais ici la voix participe à l’image renvoyée», indique Olivier Glassey.

Quelle postérité pour ces messages audio? Pour le professeur neuchâtelois, «une fois écouté, le message disparaît de notre perception, tandis que l’écrit reste. La communication écrite n’est pas encore morte, puisque les contenus très importants circulent encore à l’écrit plutôt qu’à l’oral.» Olivier Glassey partage le même point de vue: le fil de conversation WhatsApp est selon lui un rappel mémoriel. «Si vous remplacez tout ça par des messages à cliquer, vous perdez tout simplement cette mémoire, la manière dont le fil les affiche déshumanise l’échange dans son ensemble, alors que paradoxalement la voix est un élément d’humanisation», analyse-t-il.

Se dévoiler avec l’oral

Les experts soulignent que les messages vocaux ne sont pas utilisés au niveau professionnel ou institutionnel. Pour Louis de Saussure, c’est «parce qu’on se dévoile avec l’oral, et dans les cercles moins intimes on préfère l’écrit ou le téléphone, qui permet un ajustement mutuel des interlocuteurs impossible avec WhatsApp».

Déborah confie que ses messages audio peuvent atteindre jusqu’à 39 minutes: «On appelle ça nos podcasts. On enregistre nos messages quand on est disponibles et on prend le temps de les écouter au bon moment de la journée.» Ce cercle de communication est essentiel pour Louis de Saussure: «Ces messages demandent de développer une habitude, qui se construit avec les pairs, ou pas.» Hors des frontières, ils ont su séduire: les Chinois n’utilisent plus que les messages vocaux par gain de temps, les idéogrammes étant souvent jugés trop complexes ou chronophages, fait-il remarquer.

«L’oral est un enrichissement, et non un appauvrissement, estime pour sa part Marcel Burger, directeur du centre de sciences du langage de l’UNIL et participant à l’étude WhatsUpSwitzerland. L’intérêt de la pratique sous-tend un tel engouement, et est donc indéniable.»

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