«A quoi bon être un type séduisant si l'on n'est pas capable de protéger les dames des gangsters, des lions en furie et tout le fourbi?»

Jamais en rade d'excuses pour s'envoyer une boîte d'épinards, Popeye vit désormais dans le merveilleux pays de la nostalgie, là où Zig et Puce, Bibi Fricotin, les Pieds Nickelés et Bob Morane font un second tour de piste. Ces figures qui ont bercé la jeunesse des baby-boomers se retrouvent dans un livre souvenir, Les Héros de notre enfance, rassemblées par le scénariste et critique littéraire François Rivière.

Que reste-t-il de la Bibliothèque rose? Quelques taches d'Ovomaltine sur des couvertures écornées, des mercredis après-midi flâneurs et un panthéon sacré: Pipo, Bobi, Pouf et Youpi, les fidèles compagnons de Caroline, Oui-Oui et, bien sûr, l'infatigable Club des Cinq, écrit par la plus prolixe des plumes pour enfants, Enid Blyton. «C'est l'ancêtre de J.K Rowling, l'auteure de Harry Potter. Tout comme elle, Enid a décrit un univers où les mômes se jouent de la médiocrité des adultes et du monde ordinaire. Elle-même vivait d'ailleurs en marginale, régnant en despote sur une immense demeure de style Tudor. Abandonnée par son père à 13 ans, elle s'est réfugiée dans la fiction, écrivant sous la dictée d'un subconscient qui déroule dans sa tête le film de l'histoire en cours. Elle aura publié plus de 700 titres», raconte François Rivière.

Dans l'essor de l'après-guerre, les héros pour enfants ne sont pas encore des super-héros dotés de super-pouvoirs. Mais ils sont malins, agissent souvent en groupe et parlent aux abonnés des revues comme Le journal de Tintin ou Spirou et Fantasio. La bande dessinée connaît alors un âge d'or avec l'école belge et le style de la ligne claire, un langage graphique dont Hergé, le père de Tintin, est exemplaire. «La clarté des illustrations rejoint celle du propos, celui qui présente une vision du monde simple, souvent manichéenne, des couples Est-Ouest, les sauvages opposés à la civilisation et des obsessions comme celle du bien, de la famille et de l'aventure», explique Michel Porret. Collectionneur systématique et méticuleux de toute la bande dessinée de 1945 à 1975, professeur d'histoire moderne à l'Université de Genève, il considère ces planches comme une source de connaissance de l'imaginaire social de l'après-guerre.

Dans le monde merveilleux des héros de François Rivière, «le moteur ronronne, Caroline chantonne et Bobi frissonne car le vent est frais. L'hirondelle vole et la cloche sonne, le klaxon émet un air guilleret. Mais là, que voit-on, quel est ce piéton? Mais c'est Kid le lion!» Le trait est lisible, les couleurs primaires et la vie, si simple. Même les bandits sont d'une charmante bonhomie, à l'instar de Croquignol, le rouquin au long nez, Ribouldingue, le barbu édenté et Filochard, l'homme au coquard. Une fois le butin amassé, les Pieds Nickelés ne rêvent que d'une chose, se rendre à la station de Saint-Gervouse-les-Bains: «V'là le tout dernier cri! Pour être chics, hurf, high-life, à la page, et tout, et tout, il faut aller aux sports d'hiver!» Quant à la marquise de Grand-Air, elle adorerait faire de Bécassine une domestique modèle. Figures sociales d'un autre âge, régression assurée. Blake et Mortimer déjouent les complots les plus crapuleux, certes, mais jamais avant d'avoir pris une tasse de thé et déposé leur trench-coat sur la patère du salon au papier peint fleuri. Daniel Pellegrino, libraire chez Cumulus à Genève, déplore ce courant passéiste, voire réactionnaire de la bande dessinée: «Entre les collectionneurs qui comparent les reliures de Tintin pour savoir si l'album date de 1952 ou 1953 et ceux qui sont restés coincés sur Blake et Mortimer, où trouve-t-on une place pour la nouveauté? Le côté «c'était mieux avant», ça relève de la psychanalyse.» Si la majeure partie du public touchée par cette nostalgie a l'âge des baby-boomers, les plus jeunes y reconnaîtront également des figures familières. L'adaptation au cinéma et à la télévision de certaines aventures a permis à quelques héros de transcender les générations. Babar, Winnie l'ourson, Mowgli, Mickey Mouse, Peter Pan, Astérix, Alice au Pays des merveilles, Lucky Luke, les Schtroumpfs et tant d'autres ont été portés à l'écran, parfois avec le concours de scénaristes géniaux, comme lorsque Walt Disney confia le script d'Alice au Pays des merveilles à l'écrivain Aldous Huxley. Le roman avait déjà interpellé la reine Victoria qui, furieuse de se voir caricaturée en cruelle souveraine, avait prié son chambellan de lui apporter les autres ouvrages de Dodgson - le véritable nom de Lewis Carroll - et n'y avait trouvé que d'obscurs traités de mathématiques.

«A partir de 1975, la figure du héros vole en éclats, notamment avec la revue Pilote. Il y aura la BD pour adultes, le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague. De quelque 1500 titres écrits en trente ans, on passe à une production de 3000 à 4000 BD par année», rappelle Michel Porret. Mais en attendant cette crise des représentations, des milliers de tonnes d'épinards en boîte auront été vendues. Et dans un jardin de Santa Monica, Elzie Crisler Segar, le créateur de Popeye, cultivait des radis. Il avait horreur des épinards.

«Les héros de notre enfance», François Rivière, Ed. Chêne.