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Déjeuner avec Oxana Shachko

Pour Oxana Shachko, les Femen sont «sexy ET en colère!»

Elle est une des quatre Femen ukrainiennes qui défraient la chronique depuis 2009 en manifestant seins nus. Le documentaire suisse qui raconte son parcours sort en salles ce mercredi

Ne vous fiez pas à son joli minois. Ni à ses grands yeux qui semblent sortis d’un dessin animé de Walt Disney. Oxana Shachko, 27 ans, est une guerrière. Une artiste aussi, iconographe raffinée. Mais avant tout, une opposante obstinée au patriarcat. Pour avoir manifesté contre Poutine telle une brindille furieuse, la jeune femme a passé deux semaines dans les prisons russes et est interdite de territoire, depuis. Comme elle est bannie d’Ukraine aussi… Des épisodes éprouvants que relate Je suis FEMEN, le très beau documentaire d’Alain Margot à l’affiche des salles romandes dès mercredi. Bien au-delà des manifestations seins nus qui ont rendu célèbres ces activistes ukrainiennes, le film détaille la réalité complexe et souvent risquée de ces militantes qui, avant tout le monde, ont dénoncé la corruption et l’incompétence régnant dans leur pays.

Ce n’est pas Oxana que l’on aperçoit d’abord en arrivant au Maître Jaques, le restaurant nyonnais qui sert de savoureuses féras fumées. Sur le parvis, on reconnaît Inna et Sasha Shevchenko, les blondes du quatuor, ces têtes bien faites et bien pleines qui ont coiffé la couronne de fleurs traditionnelle pour mieux dénoncer les dérives ukrainiennes. Pourquoi ce mélange entre séduction et protestation? questionne-t-on au lendemain de la standing ovation reçue par le documentaire au festival Visions du Réel. Pourquoi se dénuder, alors que ces féministes dénoncent le machisme?

«Parce qu’on a très vite compris que ces actions spectaculaires nous donneraient une visibilité», répond Oxana en croquant une asperge. «Et aussi, parce que c’est une manière de prendre les machos à leur propre piège. En regardant nos seins, ils ne peuvent pas ne pas lire les slogans écrits dessus! On joue sur l’idée débile qu’une blonde sexy est forcément soumise. Nous, on est sexy ET en colère!»

Colère. Le mot revient souvent lors de ce repas également partagé avec Olga Shurova, l’interprète et assistante d’Alain Margot. Très vite, à l’âge où ses copines viraient fashion victims, Oxana a vu rouge contre «l’hypocrisie masculine». Sa première colère remonte à ses 13 ans. «Je voulais entrer au couvent, car j’adorais les icônes orthodoxes que je copiais passionnément, mais en m’approchant de cette discipline, j’ai réalisé que c’était un grand business et que les prêtres étaient plus des marchands que des gens de Dieu. J’ai continué l’Ecole d’iconographie pour gagner ma vie, mais j’ai abandonné l’idée de devenir nonne.»

Poutine, Ianoukovitch et Loukachenko auraient sans doute préféré cette option… Car depuis 2009, les Femen n’hésitent pas à provoquer les plus puissants en public. Seins nus, slogans inscrits sur leur corps et hurlés à pleins poumons, les activistes n’ont peur ni du froid – elles se dénudent par moins 10°C – ni des mesures d’intimidation. Dans le film, on voit ces jeunes femmes se débattre dans les bras des policiers qui les entassent dans des véhicules. Un agent dit craindre particulièrement Oxana, parce qu’«elle essaie toujours de lui voler sa casquette»!

C’est que la jeune artiste aime les déguisements. Lors d’une intervention pour dénoncer les dirigeants du zoo de Kiev, Oxana a réalisé une série de masques d’animaux que ses collègues et elle-même ont portés sur le faîte du zoo tout en jetant des viscères ensanglantés sur le trottoir. D’après Oxana, les responsables laissent mourir les animaux pour revendre à bon prix le terrain qui abrite l’établissement. Etonnamment, dans le documentaire, les babouchkas ne sont pas choquées. Elles applaudissent la dénonciation. Comme la maman d’Oxana, la douce Olga, qui admire sa fille et la compare à Jeanne d’Arc.

«Je ne pourrais pas faire ce qu’elle fait, je ne suis pas assez courageuse. Mais, c’est vrai, il y a trop peu de femmes en Ukraine qui expriment leurs idées», confie-t-elle dans le film, une observation reprise par Anna Hutsol, une des fondatrices du mouvement. Le pire moment pour la maman d’Oxana? Lorsque sa fille a été emprisonnée, en Biélorussie et en Russie, et qu’elle est restée sans nouvelles. «Aucune idée ne vaut une vie humaine», souffle-t-elle, timidement.

Oxana aussi a eu peur lors de l’expédition en Biélorussie, confie-t-elle, savourant sa féra fumée. A Minsk, elle a eu affaire aux anges de la mort de Loukachenko qui l’ont emmenée dans une forêt et humiliée. Et plus tard, durant l’été 2013, quand les services secrets ukrainiens ont déposé des armes et des explosifs dans les locaux des Femen pour les accuser de terrorisme, Oxana a eu mal: «En voulant échapper à ces agents en civil, j’ai sauté un muret et me suis cassé les deux poignets», se souvient la jeune femme, désormais installée à Paris, dans un «magnifique atelier» où elle peint et elle vit.

Les Femen aujourd’hui? «Nous sommes toutes exilées et nous manifestons moins seins nus. C’est toujours un bon système de propagande, mais, après six ans, nous sommes fatiguées. D’autres femmes dans le monde ont pris le relais, à commencer par les Femen en France, très actives.» Oxana estime à plusieurs milliers les femmes qui ont adhéré à leur organisation qui vit des dons de sympathisants et des ventes d’articles (t-shirts, tasses, casquettes, affiches) arborant le logo créé par Oxana. Et si ces Femen nouvelle génération commettaient des actes qui allaient contre les convictions des fondatrices? «J’ai confiance dans le bon sens féminin. Aucune femme qui se respecte ne commet d’actes terroristes»…

Quant à l’Ukraine aujourd’hui, Oxana est pessimiste. «L’opposition au pouvoir ne vaut pas mieux que les anciens dirigeants. La corruption règne à tous les étages. La solution viendra de l’opposition à cette opposition», analyse la jeune femme. Serait-elle tentée par un retour clandestin dans son pays pour mener cette lutte? «J’aurais la force, mais je n’ai pas l’envie. Je suis d’abord une artiste. Une artiste militante, mais une artiste.»

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