Cette impression que le dos a soudain vieilli de dix ans. Les crampes. La soudaine envie de pleurer, sans raison apparente. La fatigue, souvent. Ces symptômes, et d’autres encore, constituent le lot mensuel de nombreuses personnes dotées d’un utérus. Sauf que depuis une année, les inconforts du syndrome prémenstruel (SPM) – soit l’ensemble des troubles précédant l’arrivée des règles – comme ceux qui perdurent durant les menstruations se sont intensifiés chez certaines femmes. «J’ai eu des symptômes étranges comme des douleurs aux seins, puis des crampes plus intenses que d’habitude durant les règles, et des flux beaucoup plus longs», confie Paula*, 27 ans, qui affirme que «plusieurs copines vivent la même chose».

Il ne faut pas longtemps pour dénicher d’autres témoignages de ce genre dans son entourage, ou sur des forums. Dans un récent article du quotidien britannique The Guardian, on découvre aussi que la doctoresse Anita Singh, gynécologue et créatrice du podcast The Gynea Geek, a lancé un sondage informel en ligne afin de savoir si les femmes expérimentaient des changements dans leur cycle ou leurs symptômes hormonaux depuis le premier confinement. Sur un total de 5677 sondées, 65% ont répondu par l’affirmative.

Le stress et les hormones

Alors que se passe-t-il depuis une année pour que les menstruations soient bouleversées? D’abord, le stress, tout simplement. Son niveau n’a fait qu’augmenter depuis le printemps 2020, comme le montre, entre autres, la Swiss Corona Stress Study menée par l’Université de Bâle. De 9% en avril, le taux a grimpé à 18% en novembre.

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Concernant les perturbations du cycle en raison du stress, l’explication est biologique. Pour que les règles arrivent «normalement», il faut que la «boucle hormonale» soit complète. L’hypothalamus, une glande cérébrale, sécrète une hormone (la GnRH) qui va stimuler l’hypophyse, une autre glande. A son tour, celle-ci stimule les ovaires qui sécrètent des œstrogènes et des progestatifs. En fonction du taux d’hormones libérées, la paroi de l’endomètre s’épaissit plus ou moins, et si l’ovaire n’est pas fécondé, la paroi se détache. «Mais pour que cela fonctionne harmonieusement, la sécrétion de la GnRH doit être pulsatile. Et c’est là-dessus qu’intervient le stress, qu’il soit psychologique ou physique, en empêchant cette pulsatilité. Le cycle peut alors connaître des espacements, un allongement, voire les règles peuvent ne pas venir», explique la doctoresse Martine Jacot-Guillarmod, médecin adjointe en gynécologie de l’enfant et de l’adolescence au Département femme-mère-enfant du CHUV.

Quid de l’évolution, ces derniers mois, des crampes? «Les douleurs menstruelles peuvent être liées à des lésions, des maladies comme l’endométriose, mais on ne peut pas démontrer qu’elles sont directement liées au stress. Cependant il y a une autre catégorie de douleurs, dites fonctionnelles, dont on n’explique pas les origines mais qui sont parfois dues à des tensions musculaires. Et ces tensions peuvent, elles, résulter d’un stress», complète la spécialiste.

Cycle central

Les femmes interrogées parlent aussi d’une intensification de leur syndrome prémenstruel (SPM). Ce dernier n’est pas le fait de toutes les femmes, mais peut se révéler très handicapant lorsqu’il se manifeste, sous de multiples formes: changements d’humeur, déprime, maux de dos, de ventre, de tête, etc. Il peut revêtir une forme plus sévère nommée trouble dysphorique prémenstruel (TDPM) qui fait intervenir des troubles psychiatriques. C’est une hypersensibilité aux fluctuations hormonales du cycle qui serait responsable de ce syndrome.

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«On ne comprend pas encore bien en quoi consiste cette hypersensibilité aux changements hormonaux, en termes biologiques. C’est un sujet de recherche. Il pourrait y avoir des éléments liés à la génétique, mais aussi des questions d’ordre plus psychologique (traumatismes, etc.), une série d’éléments qui contribuent au développement de ces symptômes», éclaire Laura Symul, ingénieure passée par l’EPFL, désormais chercheuse à l’Université de Stanford où elle épluche les applications de suivi des règles pour en savoir plus sur le cycle menstruel.

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«Ce cycle est central, continue Laura Symul, c’est comme si on le découvrait (rire). Il existe des liens entre lui, le système immunitaire et la santé mentale. Il a d’ailleurs été prouvé que les risques de tentatives de suicide sont plus élevés en période prémenstruelle et menstruelle. Ce n’est donc pas étonnant que la situation actuelle, le stress etc., aient un impact.» Mais la jeune femme se dit aussi «prête à parier» que malgré les tensions et les incertitudes éprouvées cette année, certaines femmes ont pu connaître des effets positifs sur leur cycle, du fait du ralentissement des rythmes lié aux confinements, au télétravail, etc.

Télétravail salvateur

Justement. Puisque tout n’est jamais complètement blanc ou noir, la pandémie a paradoxalement généré des «avantages» en matière de menstruations. Ainsi, Tatiana* rapporte que «le télétravail, pour gérer ses règles, c’est le rêve. Tu peux te faire une tisane quand tu veux, t’allonger si tu as mal…» Kylie* mentionne avec bonheur sa bouillotte qu’elle ne pourrait jamais emporter à l’extérieur. Quant à Zainab*, elle pointe le confort d’être chez soi pour «ne pas devoir aller discrètement aux toilettes en cachant ma serviette».

Est-ce à dire que le monde du travail «classique» n’est pas encore adapté aux inconforts mensuels de la gente féminine? «L’institution du travail est historiquement masculine, l’homme est donc pensé comme le neutre. L’organisation du temps et de l’espace ne tient pas compte des spécificités des fonctions corporelles féminines», affirme Aline Boeuf, qui a consacré son travail de mémoire en sociologie à cette question, à l’Université de Genève.

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Elle s’est entretenue avec plusieurs femmes au printemps 2020. Si celles qui n’ont pas recouru au télétravail ne font pas état de difficultés particulières, les autres ont noté la différence. «Mais de manière générale, cela dépend des professions, de la flexibilité horaire et de l’ouverture d’esprit qui règne dans les entreprises. Pour s’en tirer, certaines décalent des rendez-vous, aménagent leur travail en fonction de leurs symptômes, détaille la chercheuse. C’est encore compliqué d’en parler autrement que de manière médicale. J’ai évoqué les congés menstruels qui ont cours dans certains pays comme la Zambie ou l’Indonésie avec mes enquêtées; plusieurs m’ont dit craindre que cela ne soit stigmatisant, à la place d’un arrêt maladie en cas de fortes douleurs. Pourtant, le télétravail peut se concevoir comme une forme de congé menstruel.» Pourquoi pas? A l’heure où ces lignes s’écrivent, un sondage de l’Institut français d’opinion (Ifop) pour 20 minutes vient de paraître et montre que 68% de nos voisines de l’Hexagone se disent favorables à ce type de congé.