Suite à un tragique accident de moto en 1995, Paolo Badano perd l’usage de ses jambes. Du jour au lendemain, l’artisan du bâtiment se retrouve en fauteuil roulant. «Il y a un moment où la dépression l’emporte, on cherche à qui la faute; pourquoi moi et pas le voisin? Puis, j’ai accepté que je ne marcherais plus. J’ai cherché à utiliser au mieux les cartes dans mon jeu», confie le Savonais d’origine. Son inspiration, il l’a puisée dans la nécessité: «L’autonomie est fondamentale pour qui a vécu un tel traumatisme.»

Avec un ami, il fonde une entreprise de construction où il s’occupe de l’administration et des finances. Mais après une décennie à rouler sur une chaise classique, les douleurs apparaissent. «Il fallait que je trouve une solution, vite.» Un jour, par hasard, dans un centre commercial, Paolo Badano voit passer un Segway, ce véhicule électrique monoplace constitué d’une plateforme munie de deux roues parallèles sur laquelle l’utilisateur est debout. Ça fait tilt.

Changement de paradigme

Il crée Genny, une chaise roulante dont la technologie de base, une combinaison d’informatique, d’électronique et de mécanique, est celle du Segway. Celle-ci est produite ici à Sant’Antonino, au Tessin, dans les locaux de la Genny Factory. Sous une lumière flatteuse qui met en valeur un design high-tech sont exposés les 30 modèles produits à la fin de 2019, légèrement différents des 1500 développés jusqu’à présent. Qu’est-ce qui distingue Genny d’un fauteuil roulant traditionnel? «C’est comme si l’on compare la calèche et la voiture, soutient l’entrepreneur de 51 ans. Il s’agit d’un changement de paradigme.»

Car Genny se déplace intuitivement, suivant les mouvements du corps, grâce à la technologie d’auto-balancement fondée sur un réseau de senseurs. Possédant seulement deux roues, sans frein ni accélérateur, elle peut monter et descendre sur n’importe quelle surface, même un terrain accidenté. «J’ai ainsi redécouvert le plaisir d’aller à la plage ou de remonter chez moi sans l’aide de mon frère», confie le Suisse d’adoption, ajoutant que sa création laisse les bras et les mains libres. «Pour manger une glace, promener le chien, pousser une poussette, tenir un parapluie, embrasser l’être aimé…»

L’objectif de Paolo Badano est simple: conquérir le monde. Genny est déjà présente dans plusieurs pays européens, en Chine, en Australie, dans les pays arabes. Les clients ne manquent pas: 1,5% de la population mondiale, 70 millions d’individus, est en chaise roulante. «Il s’agit d’avoir le bon produit au bon prix, ce dernier étant actuellement le principal frein à sa diffusion massive.»

Nous avons ouvert une brèche dans laquelle plusieurs se sont engouffrés. Ça veut dire quelque chose, c'est positif

Paolo Badano

L’entrepreneur, qui suit tant la R&D, la production, le marketing que les opérations commerciales, admet être sans cesse à la recherche de financement, «car les idées ne suffisent pas». En 2018, le groupe familial Wullschleger a racheté Genny Factory, convaincu comme lui que Genny remplacera la chaise roulante classique.

Car non seulement celle-ci ne permet pas une grande mobilité, souligne Paolo Badano, «les études montrant que ses usagers parcourent 1,6 kilomètre par jour», mais elle peut faire mal. «Après dix ans, 50% des utilisateurs doivent être hospitalisés pour des problèmes de dos, bras ou coudes.» Genny, en revanche, est aussi un instrument de réhabilitation. «Elle fait fonctionner le système neuronal comme lorsqu’on est debout.»

Quand il s’est mis à l’œuvre, dans son garage, il pensait que le chemin vers le succès serait plus rapide. «Beaucoup de tapes sur l’épaule, mais de l’aide concrète, très peu», résume-t-il. En Suisse, le défi principal est de surmonter les obstacles bureaucratiques pour faire reconnaître Genny auprès des institutions à titre de dispositif sanitaire, comme c’est le cas en Italie. Ces temps, il négocie avec l’AI et la Suva à cette fin.

La concurrence? Elle ne lui fait pas peur. «Nous avons ouvert une brèche dans laquelle plusieurs se sont engouffrés. Ça veut dire quelque chose, c’est positif. Si personne ne vous copie, c’est là qu’il faut se poser des questions.» Genny a remporté divers prix lors des foires internationales Index. Mais plus importante à ses yeux est la reconnaissance de l’OMS, qui lui a demandé de rédiger le rapport 2019 sur les technologies d’assistance.

Le handicap atténué

Le moteur qui le fait aller de l’avant? Les témoignages d’utilisateurs. «Avoir un impact aussi grand sur la vie des gens est mon carburant.» Quelques exemples en vrac. Une Polonaise rendue paraplégique suite à une chute de cheval est retournée à son manège entraîner ses chevaux; un homme d’un certain âge a réalisé son rêve de pèlerinage jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle; un vigneron a repris la culture de sa vigne; un autre qui avait un restaurant y sert de nouveau les clients.

Genny a aussi changé la donne pour Paolo Badano, le papa: «Ma fille de 5 ans et demi grandit en sentant très peu mon handicap. Je l’amène à la maternelle, ce qui ne serait pas possible avec une chaise classique.» Il a aussi pu assister Greta quand elle a fait ses premiers pas.


Profil

1969 Naissance à Savona.

1995 Victime d’un accident de moto qui lui fait perdre l’usage de ses jambes.

2009 Voit passer un Segway, l’appareil inventé par l’homme d’affaires américain Dean Kamen, dans un centre commercial. L’engin électrique l’inspire.

2010 Mise sur le marché de la première chaise roulante Genny.

2018 Le Wullschleger Group rachète Genny Factory et relance la production.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».