Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
n/a
© Illustration: Jacques Floret

Société

Papa, maman, mes colocs et moi

Ils sont rares et pourtant leur choix de vie présente de nombreux avantages individuels et collectifs: enquête sur les colocations d’adultes et de familles à Genève

Ce sont des couples, avec ou sans enfants, des familles monoparentales ou recomposées qui décident d’habiter en colocation. Combien sont-ils en Suisse? Difficile à dire en l’absence de chiffres (on parle de moins de 1% des ménages). Reste qu’ils existent bel et bien, et leur mode de vie semble présenter un certain nombre d’avantages.

L’urbanisation du XXe siècle a imposé le modèle de la famille nucléaire avec papa, maman et les enfants. Mais cet héritage a évolué avec le temps et nos habitudes de vie. Partager un logement à plusieurs familles appartient à ces nouvelles idées. Faire à manger un soir sur deux ou sur trois, s’occuper des courses ou du ménage moins souvent, collectiviser certains frais ou la garde des enfants: la vie en colocation présente des avantages. «Nos enfants allaient dans la même crèche; une fois sur deux, c’est nous qui les amenions; une fois sur deux, c’étaient nos colocs. Ça nous a fait gagner beaucoup de temps, explique Marc. Et quand on voulait sortir manger dehors une fois notre fils au lit, c’était rarement un problème.»

Lire aussi: La dure cohabitation avec les enfants boomerangs

Bien sûr, la vie à plusieurs demande aussi des efforts, forcément. «Mais c’est social de faire des efforts, de prendre sur soi et de ne pas être égocentrique», explique Delphine, adepte du woofing, un système d’échange de travail contre logement et nourriture dans des productions agricoles biologiques, qui a vécu plusieurs années en colocation. «Il y a toujours du monde à la maison, ça rend les enfants très sociables et avenants.»

Ouverture sur le monde

Zoé, qui a habité en colocation de 13 à 24 ans avec sa mère, sa sœur, son beau-père et d’autres familles, confirme. «Il y avait plein de gens, c’était très enrichissant en termes de conversations et d’ouverture sur le monde.» Dans sa colocation très structurée, des séances avaient lieu chaque semaine entre les habitants. Zoé en a retiré une sorte d’apprentissage citoyen. «J’avais envie de participer à cette vie communautaire et à prendre les décisions; du coup, je venais aux réunions, même si en tant qu’ado je n’y étais pas obligée.»

De son côté, Delphine a pu compter sur le soutien et la présence de ses colocataires quand elle a accouché de son premier enfant. «Ce que j’ai vécu, c’est de ne pas me retrouver seule avec mon bébé qui venait de naître. Mes colocs m’ont beaucoup aidée. Ça faisait aussi du bien de parler d’autre chose, c’était très sain.»

Partager un logement, c’est aussi une solution pour remédier à l’isolement chez les personnes âgées. Un grand nombre d’entre elles habitent seules dans des appartements trop grands, mais qu’elles hésitent à quitter pour plus petit et souvent plus cher. Liliane, 74 ans, habitera dès septembre dans un cluster (lire encadré) avec trois amies seniors. «Une de mes futures colocatrices est un peu désécurisée la nuit à cause de problèmes de santé qu’elle a eus par le passé, elle a besoin d’être entourée. On pourra s’aider, se faire à manger, se soutenir et se donner du courage.»

Vision dépassée

Dans les villes où la place manque, mutualiser certains espaces semble assez logique. Tamara, la trentaine, emménagera dans un cluster, cet été, dans l’écoquartier de la Jonction à Genève. «Pour moi, il y a clairement une idéologie derrière. Le marché du logement ne construit pas en fonction du bien-être des gens mais sur des bases anciennes et une vision dépassée de la famille.» Sans aller jusqu’à proposer des appartements en colocation, de plus en plus de coopératives d’habitations imaginent des immeubles conçus pour le partage et la collectivisation. «Nous n’étions pas satisfaits par le modèle d’habitat habituel, explique Fanny Lechenne, de la coopérative Polygone. On a décidé de s’engager. Aujourd’hui, nous avons un immeuble avec plusieurs espaces de vie communs, deux chambres d’amis collectives, du wi-fi et un cellier prévu pour faire des commandes groupées chez des agriculteurs… On a même un groupe WhatsApp qui permet à ceux qui en ont besoin de demander de l’aide: «Quelqu’un est au magasin et pourrait me prendre une boîte pour mon chat? Quelqu’un pour m’aider à décharger la camionnette?» Et ça fonctionne très bien.»

On pourra s’aider, se faire à manger, se soutenir et se donner du courage

Liliane, 74 ans

A l’heure de la crise du logement, ou les 4 et 5 pièces sont très demandés, «les 6 pièces et plus trouvent moins facilement preneurs», confirme Eric Rossiaud, président de la Codha, association créée en 1994 à Genève qui rassemble des personnes souhaitant un autre type d’habitat, une autre qualité de vie, un autre rapport au logement, basé sur la participation, la convivialité et la solidarité.

Avec l’équivalent de deux ou de trois loyers genevois, il est possible de trouver de grands appartements plus facilement que des petits. Mais encore faut-il se les voir attribuer par des régies peu habituées à ce mode de vie. «En cas de pluralité de dossiers, et s’agissant d’une pratique peu répandue, je préconiserais à mon client propriétaire de choisir une solution classique pour louer son bien, à savoir un schéma familial traditionnel en lieu et place de ce type de collocation», admet Stéphane Holzer, responsable du département gérance au Comptoir Immobilier. Ce que nous confirme Guillaume, qui cherchait une colocation pour trois couples avec deux enfants. «Le responsable d’une régie nous a dit qu’ils allaient privilégier les familles, alors qu’on était trois familles. Une régie a répondu à ma coloc qu’ils n’acceptaient pas de salon de massage quand elle a dit qu’on viendrait visiter à plusieurs!»

Régie obligée de s’adapter

Finalement, c’est auprès de la Gérance immobilière municipale de la ville de Genève (GIM) qu’ils ont trouvé un appartement, les régies privées et les propriétaires n’ayant accepté aucun de leurs dossiers. La GIM de son côté ne voit pas d’un mauvais œil cette manière d’habiter, qui pourrait être une solution devant les difficultés de logement actuelles. Sauf qu’elle ne dispose pas encore d’un parc suffisamment adapté. «Nous répondons davantage à des situations d’urgence et la demande est énorme. Il est très rare qu’un de nos objets corresponde au besoin d’une colocation», observe Valentina Wenger-Andreoli, collaboratrice personnelle de la magistrate chargée du Logement, Sandrine Salerno.

Eric Rossiaud constate cependant que la demande se diversifie. «Seuls 25% des ménages sont encore des familles nucléaires. Les coopératives reçoivent des demandes particulières et ont un rapport plus direct avec le public. Elles peuvent donc répondre de manière plus adaptée et précise aux besoins des coopérateurs. Le promoteur lambda va faire au plus simple, des appartements normés pour lesquels il sait qu’il y a une demande.»

Les régies s’adapteront-elles à ce nouvel air du temps? «Les entreprises sont dépassées si elles n’arrivent pas à évoluer avec la société», répond une professionnelle de l’immobilier de la place genevoise. «La vision de la famille a changé, tandis que la société tend vers davantage de partage. A ce titre, les régies feront comme le reste du monde.»


 Le cluster, la vie à plusieurs

Le cluster, c’est le beurre et l’argent du beurre. Pensés initialement pour les seniors, ces petits appartements privatifs reliés par un grand espace de vie commun, living et cuisine ont été pris d’assaut largement au-delà de cette population. Et de manière intergénérationnelle. «Ce qui nous a surpris, c’est que les seniors ne voulaient pas nécessairement vivre entre eux. Les familles non plus, remarque Eric Rossiaud, président de la Codha. De ce fait, on va avoir, par exemple, un cluster pour une famille avec enfants, deux seniors et trois étudiants.»

Avoir son chez-soi délimité et pouvoir néanmoins profiter des avantages de la collectivisation. Une logique qui répond aux enjeux des aînés, souvent isolés par défaut, mais qui séduit bien au-delà de cette catégorie, du côté des familles monoparentales et recomposées. Initié en Suisse alémanique en 2011, le cluster séduit de plus en plus de coopératives et, depuis peu, aussi quelques privés. A Zurich, on compte une quarantaine de nouveaux logements de ce type. A Genève, la Codha s’est lancée dans l’écoquartier de la Jonction, où les premiers clusters seront emménagés cet été. Même s’il est encore tôt pour tirer un premier bilan, les échos d’outre-Sarine semblent montrer que ces logements répondent à un vrai besoin contemporain et que les habitants s’y épanouissent.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Au Vietnam, on se nourrit volontiers de serpents

Les Vietnamiens sont friands de serpents. On y voit l'influence de la tradition chinoise. Mais la pratique choque, y compris dans les villes du pays

Au Vietnam, on se nourrit volontiers de serpents

n/a