«Regardez cette marque à l'intérieur de ma cheville… Oh, vous pouvez la toucher. Je me suis fait mordre par un serpent… Une fois, il y a longtemps.»

Elle le regarde par en dessous…. Elle le teste en plissant les yeux dans le soleil. Est-ce qu'il va la croire?

«J'imagine que ça a été douloureux?» Il est accroupi devant elle, massif et beau dans ses vêtements du dimanche. Sa chemise paraît très blanche dans la lumière de l'après-midi. Il est à la fois confiant et troublé, et vus d'en haut, ses cheveux sont argentés et doux comme les chatons d'un saule. Il sent le frais et le savon, et lorsqu'il se penche pour caresser la petite cicatrice, la peau plus fine à la cheville, souple comme la peau du lait, elle a envie de plonger son visage dans cette chevelure, et de renoncer à mentir pour de bon.

«Oui, ça fait très mal, comme une piqûre de guêpe mais en mille fois pire. On continue…?» Elle se relève d'un bond, et grimpe dans la forêt comme pour échapper au sentiment de honte, pieds nus sur les feuilles de hêtres sèches, ses chaussures à la main. Il la suit tant bien que mal, les manches relevées aux coudes, il est amoureux d'elle, il est sans défense.

Il a envie de lui faire l'amour dans cette forêt, mais sa montre serre son poignet et tout va trop vite. Engoncé dans ses vêtements de cérémonie, il est pris dans un tourbillon d'émotions, et il tremble sur ses jambes d'habitude solides. En général, c'est lui qui dirige les opérations, et là, il est obligé de se laisser porter par cette silhouette fine qui fait les questions et les réponses, et qui lui file entre les mains comme un poisson argenté sous la surface de l'eau. Au fur et à mesure qu'ils pénètrent dans l'ombre fraîche des arbres encore nus, elle sent son cœur s'émietter, comme de la porcelaine biscuit. Et lorsque plus tard, ils sont assis sur la mousse d'une pierre, elle lui murmure à l'oreille: «Vous savez, je ne mens jamais, j'embellis les événements. Simplement, je n'ai pas de mémoire. Et si je mens, c'est parce que je ne me souviens pas de quelque chose, et qu'il faut boucher un trou.»

Il la regarde de derrière ses lunettes, puis il ôte délicatement une brindille sur son épaule nue. Il ne dit pas un mot, mais dans ses yeux verts comme des feuilles d'un tilleul, il y a quelque chose qu'elle n'a jamais vu avant. De la curiosité. La curiosité d'un chasseur subjugué par la beauté d'une biche, et qui baisse son fusil.

Le soleil est descendu derrière la colline, ils se taisent depuis longtemps maintenant. Elle frissonne, et se blottit enfin contre lui.

«En fait, je me souviens à présent. Je me suis blessée au pied dans une station-service, j'avais 8 ans. Vous savez… A un de ces trucs qui servent à bloquer les portes. Ma mère… ma mère n'a rien fait. Ou plutôt si, elle m'a donné un pingouin à gonfler dans son emballage plastique.

C'était l'été, au bord du lac, il y avait beaucoup de passage, elle avait du travail à la pompe. Le pingouin avait un slogan publicitaire sur le ventre, il avait un sourire sympathique, mais j'avais peur et mal, et personne ne s'occupait de ma blessure.»

Il met sa main en coupe sous un de ses seins et l'embrasse, l'effleure. Il l'a connaît à peine. Puis il se lève, époussette ses pantalons et s'en va.

Elle le supplie: «S'il vous plaît!… Ne me laissez pas toute seule, j'ai peur des serpents.»

Il fait demi-tour, lui tend les mains et sourit: «Je donnerais n'importe quoi pour être un serpent et vous faire peur. Allez… Levez-vous!… C'est ça que j'ai l'impression d'être pour vous. Un pingouin… Une sorte de lot de consolation. Mais pour l'instant, ça me convient parfaitement. Venez, remettez vos chaussures et retournons à cette fête, ils vont se demander où nous sommes.»