Société

Les papy-boomers, génération sans partage

Ils ont connu les Trente Glorieuses, ont un meilleur pouvoir d’achat que leurs descendants, et semblent résolus à continuer d’en profiter… Leurs descendants issus des nouvelles «Trente Piteuses» grincent des dents. Egoïstes, les vieux baby-boomers?

Si l’anecdote semble frivole, elle en dit long sur la tranche d’âge aux commandes. En janvier 2016, L’Oréal a choisi Susan Sarandon, 69 ans, comme ambassadrice beauté. Jane Fonda, 78 ans, et Helen Mirren, 70 ans, en sont déjà les figures de proue. La marque Nars a recruté Charlotte Rampling, 69 ans, et la maison de couture Céline a fait de la vénérée romancière californienne Joan Didion, 81 ans, sa muse…

Finie la senior représentée en mamie à chignon violine. La retraitée fixe l’objectif dans des oripeaux griffés, avec la même moue rebelle que durant sa vingtaine, dans les Trente Glorieuses. Et les magazines féminins s’extasient sur cette nouvelle vague septuagénaire en proclamant: «Le gris, c’est le nouveau noir pour les mannequins». Le gris, c’est surtout la «silver economy», le nouvel eldorado des commerçants. Ainsi, en Angleterre, si les femmes de moins de 50 ans dépensent chaque année 12 milliards de francs en vêtements et accessoires, leurs achats baissent de 1,3% par an, tandis que les femmes de plus de 50 ans dépensent 9 milliards de francs par an, mais augmentent ces emplettes annuelles du même pourcentage. Alors autant cibler la véritable consommatrice plutôt que sa fille ou sa petite-fille…

Longévité admirable

Mais l’écart de niveau de vie entre les baby-boomers, ceux nés entre 1946 et 1964, devenus des papy-boomers, et les générations suivantes - la «X», née entre 1965 et 1980, et la «Y», née entre 1981 et 1999 – commence à en crisper quelques-uns. Récemment, le quotidien The Guardian accusait même: «Une combinaison de dettes, chômage, globalisation, démographie, explosion de l’immobilier, déprécie le pouvoir d’achat et les perspectives de millions de jeunes à travers le monde développé, ce qui entraîne des inégalités sans précédent entre les générations. Personne ne s’attendait à vivre si vieux et en si grand nombre. Et les retraites promises dans le passé, qui semblaient normales à l’époque, sont devenues disproportionnées, et font mal aux jeunes adultes.» Et de convoquer un économiste britannique affirmant que les retraites siphonnent tant d’espèces qu’il n’y a plus d’argent pour augmenter les salaires…

Lire aussi: Les baby boomers crucifient l’avenir des jeunes Britanniques

Il faut dire que les retraités ont une longévité admirable: 80% des Suisses de 50 ans ont au moins un parent en vie. En 1950, 80% n’en avaient plus… L’essayiste Hakim El Karoui, ancien conseiller du premier ministre français Jean-Pierre Raffarin, a publié un ouvrage sur ce changement de paradigme: «La lutte des âges. Comment les retraités ont pris le pouvoir» (Flammarion). «C’est une captation silencieuse de richesse, et pour la première fois, le système démocratique n’est pas conforme à l’intérêt général, qui doit favoriser ses actifs, constate-t-il. Quand j’ai sorti ce livre, je me suis fait insulter. C’est une génération qui ne se rend pas toujours compte des difficultés actuelles. Ils disent qu’ils aident leurs enfants dès qu’ils peuvent, mais il y a un déni de la situation. En France, l’an dernier, le revenu moyen d’un retraité est devenu supérieur à celui d’un actif.»

Sting le radin

En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique, la médiane du revenu disponible équivalent des plus de 65 ans est de 43 758 francs, et celle des actifs, de 49 168 francs. Mais seulement 15,7% des 65 ans et plus déclarent «avoir au moins une difficulté économique», contre 34,4% des 18-24 ans, 28,2% des 25-49 ans, et 23,4% des 50-64 ans. La raison? Ils ont souvent hérité de leurs propres ancêtres, ou thésaurisé une cagnotte, à une époque de faible coût de la vie, dans laquelle ils peuvent puiser pour rester à flot. Voire jouir jusqu’au bout de leur temps libre, biberonnés aux slogans hédonistes de leur jeunesse. Après tout, c’est leur tirelire. Mais le fossé générationnel devient gouffre quand certains «anciens» affirment aux «jeunes» qu’ils n’ont qu’à retrousser leurs manches pour gagner la même existence.

Le chanteur Sting, 243 millions de francs de fortune, a récemment déclaré qu’il ne laisserait pas un centime à sa progéniture: «Ils doivent gagner leur argent au mérite.» Dans un autre article du Guardian, une journaliste de la tranche Y vitupère: «Les boomers sont la génération la plus chanceuse de l’histoire, avec le boom économique d’après-guerre, l’inflation permanente… Ils nous disent: Faites de bonnes études, trouvez un partenaire stable, achetez une maison et une voiture. Et rater n’importe laquelle de ces étapes devient le reflet de notre manque de vertu.»

Dady cool

Bien sûr, les retraités ont longtemps travaillé pour toucher leur rente, et 93% estiment mériter ce qu’ils ont (sondage français Ipsos). D’ailleurs l’anthropologue Jean-Didier Urbain, qui prépare une enquête sur le «papy crash», l’éventualité d’une pyramide des âges si vieille que les retraites ne soient même plus envisageables, les défend: «Alors que les vieux représentaient la sagesse, ils sont devenus les radoteurs dès le milieu XVIIIe siècle, quand l’enfant est passé au centre de l’organisation sociale. Mais le troisième âge a le droit d’avoir un avenir.» Et même une fin de vie au soleil. En 2013, 141 081 Suisses de plus de 65 ans vivaient à l’étranger. Leurs destinations fétiches: Thaïlande, Espagne, Italie, France, et Portugal, nouveau paradis des retraités, qui y sont exonérés d’impôts pendant 10 ans. Mais forcément, ils sont moins disponibles pour s’occuper des petits-enfants que leurs parents avant eux…

Le pouvoir des anciens n’est pas seulement financier, mais aussi politique, et s’est magistralement illustré durant le Brexit, où la majorité des jeunes ont voté contre. Et perdu… Selon Avenir Suisse, l’âge de l’électeur suisse médian sera bientôt de 60 ans. Ailleurs, ce sont Alain Juppé ou Donald Trump qui ambitionnent les plus hautes fonctions, même après avoir soufflé leurs 70 bougies. D’autres se sentent si fringants qu’ils alimentent la nouvelle tendance «père et grand-père en même temps», tels Clint Eastwood, jeune papa à 66 ans, Ron Wood et Robert De Niro, à 68 ans, Ruppert Murdoch, à 72 ans. La guerre des générations va-t-elle être déclarée? Pas vraiment. «Les boomers ont été malins, constate Hakim El Karoui. Alors qu’ils s’étaient violemment opposés à leurs propres parents, trop rigides, ils ont été cool avec leurs enfants, ce qui crée peu de ressentiment ni d’envie de se rebeller contre eux…»

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