Afghanistan

Paradise Sorouri, chants libres

Paradise Sorouri est l’une des premières rappeuses afghanes. Avec son fiancé, Diverse, elle a osé dénoncer le sort réservé aux femmes. Des prises de position qui lui valent aujourd’hui la haine de nombre de ses compatriotes

Chants libres

Paradise Sorouri est l’une des premières rappeuses afghanes. Avec son fiancé, Diverse, elle a osé dénoncer le sort réservé aux femmes. Des prises de position qui lui valent aujourd’hui la haine de nombre de ses compatriotes

Il ne manquait plus qu’elle. Au terme d’une longue séance de maquillage, Paradise arrive tout sourire au studio d’enregistrement de Jawanan FM, à Kaboul. Sage et provocante à la fois, elle a tenu, en bonne Afghane, à se couvrir les cheveux. Mais pour ce faire, elle n’a pas recouru au foulard de rigueur. Elle utilise la capuche de son sweat-shirt. Un détail qui, dans un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan, en dit long sur la jeune femme. Une rebelle! Qui vient d’ailleurs se rebeller.

Paradise est accueillie par des musiciens de différentes nationalités. Notamment des Afghans, des Pakistanais et des Indiens, réunis à quelques jours du Nouvel An ­iranien, le Norouz, pour chanter leur plaisir d’être ensemble. Et affirmer haut et fort que leurs pays, en guerre depuis des décennies, ­feraient mieux de s’accorder. Comme leurs voix et leurs instruments s’apprêtent à s’accorder au service d’un même chant – «Globalistan» – et d’un même message – «jeunes de toute la région, unissez-vous contre l’ordre belliqueux qui vous est imposé!».

La jeune femme s’est taillée en quelques années une place sur la nouvelle scène musicale afghane. Son nom est Paradis. Mais son ­destin est la bagarre. Une bagarre qu’elle mène contre les entraves à sa liberté et à celle des autres. Et dans laquelle elle utilise les deux armes que le ciel lui a prêtées: un culot de star et le courage de l’ambition.

Comme nombre d’Afghanes, Paradise Sorouri est née en exil. Dans son cas, à Ispahan, au centre de l’Iran, dans un milieu de musiciens. Elle se souvient avec émotion des vendredis soirs passés alors en famille à écouter son père jouer du târ, un luth à long manche en forme de double cœur. Des moments qui l’ont d’autant plus marquée qu’elle a commencé tout enfant à y participer. A force d’entendre ses proches lui répéter qu’elle avait une jolie voix, la fillette a pris l’habitude de chanter devant eux, son premier public. Un exercice auquel elle a pris goût.

La famille est rentrée d’exil au milieu des années 2000 pour s’installer dans une «capitale de province»: Herat, la grande ville de l’ouest afghan. Les chaînes de télévision, devenues nombreuses sous l’occupation américaine, proposaient les émissions les plus variées. L’une d’entre elles paraissait avoir été inventée pour Paradise: Afghan Star, l’équivalent local de la Nouvelle Star, un programme destiné à repérer des talents de la chanson et à les promouvoir. Mais la jeune femme, malgré les encouragements de son père, a refusé de s’y inscrire. Non qu’elle doutât de ses qualités: elle ne se voyait pas entrer dans un moule, aussi rutilant fût-il. Son itinéraire, elle le voulait différent. Unique.

Son existence a basculé peu après, en croisant celle d’un garçon de son âge également rentré d’Iran, également doté d’une forte personnalité et également doué pour la chanson. Les jeunes gens sont tombés amoureux et ont décidé de former un duo, qu’ils ont appelé 143Band: 1 pour «I», 4 pour «love» et 3 pour «you». Le «Groupe I love you» était né et allait témoigner de leur amour. Il restait à choisir les noms des deux com­parses. Elle pouvait garder le sien sans souci. Mais lui s’appelait Ahmed. «Paradise et Ahmed, cela ne sonnait pas terrible, s’amuse au­jourd’hui le chanteur. J’ai alors pris le nom de Diverse, qui signifie «Différent». Là, on y était!»

La famille de Paradise a accepté la liaison naissante entre les jeunes gens. Le père les a même aidés à installer un petit studio sous le toit du logement familial, ce qui a permis au duo de procéder à de premiers enregistrements. Mais la qualité technique était mauvaise. Trop mauvaise pour songer à sortir quelque morceau que ce soit sur CD ou sur YouTube. La vie quotidienne s’est avérée par ailleurs toujours plus difficile. «Notre relation amoureuse comme notre collaboration artistique étaient mal acceptées, se souvient la chanteuse. Tout le monde jasait, y compris certains membres de la famille qui se plaignaient auprès de mes parents. La situation a fini par dégénérer au point que nous avons été agressés plusieurs fois dans la rue. Nous avons alors décidé de changer de pays.»

Paradise et Diverse sont partis pour l’ancienne République socialiste soviétique du Tadjikistan. Un pays sensiblement plus ouvert en matière de mœurs que l’Afghanistan ou l’Iran. Installés dans la capitale, Douchanbé, ils ont eu l’occasion de se mêler à de nombreux musiciens et de produire librement vidéos et chansons. Pourtant, après quelques années, l’envie les a pris de rentrer au pays. Mais pas à Herat, trop provinciale et trop hostile. A Kaboul.

Les années n’ont pas effrayé le duo. Paradise est revenue en Afghanistan plus décidée que jamais à s’habiller comme elle l’entendait et à chanter ce qu’elle voulait, que cela plaise ou non. A cette époque, un court voyage à Herat lui a inspiré l’une de ses chansons les plus poignantes. Une chanson inspirée par le geste de deux de ses cousines, demeurées en province et condamnées par leur famille à se marier à des vieillards. Désespérées, l’une et l’autre ont tenté de se suicider par le feu. La première en est morte. La seconde a survécu, le corps à moitié brûlé.

Paradise a fait de cette double tragédie un titre rap, intitulé «Nalestan», «Le pays de la douleur». «J’ai voulu courir mais ils m’ont frappé le dos/J’ai voulu penser mais ils m’ont frappé la tête/Ils ont brûlé mon visage au nom de l’islam/J’ai été déshonorée par vengeance/J’ai été aspergée d’acide sur tout le corps/J’ai été vendue comme une morte sans âme/Je voulais parler mais on m’a arrêtée parce que je suis une femme.»

Chant de révolte. Chant de combat. La rappeuse est retournée à l’époque en ville d’Herat pour y tourner quelques clips mais elle a dû écourter son séjour. «Les gens nous regardaient bizarrement, confie-t-elle. Beaucoup nous insultaient. Et, parmi eux, il y avait des femmes, qui me traitaient de prostituée. Des femmes! Alors que mes chansons visent justement à les défendre! Finalement, en cinq jours de tournage, nous n’avons pu réaliser qu’une scène à l’extérieur.»

Plus ouverte sur le monde qu’Herat, Kaboul offre davantage de possibilités aux artistes. Mais la capitale ne s’en montre pas moins souvent hostile. «Ayant grandi à Ispahan, je parle le persan d’Iran ­plutôt que le persan d’Afghanistan, observe Paradise. Les deux ne se distinguent pas plus l’un de l’autre que l’américain de l’anglais. Mais nombre de mes compatriotes me reprochent de parler comme une étrangère et donc de ne pas être vraiment des leurs. Ils ont beaucoup de peine à admettre que vous puissiez avoir plusieurs appar­tenances. Que vous puissiez être d’ici et d’ailleurs, d’Afghanistan et d’Iran, et que ce n’est pas un mal.»

Il y a trois mois, Paradise et Diverse se sont produits à deux reprises dans la capitale lors d’un «concert pour la paix». Le spectacle inaugural, réservé à une audience exclusivement féminine, s’est déroulé dans une bonne ambiance. Mais le suivant, ouvert à tous les publics, a rapidement dégénéré. «Au moment où j’ai entamé ma deuxième chanson, raconte Paradise, des spectateurs se sont mis à me traiter de tous les noms. J’ai eu peur, parce que certains des hommes qui m’insultaient se trouvaient à quelques mètres de moi. Mais j’ai continué, en comptant sur le service d’ordre pour empêcher les plus hargneux de monter sur scène ou de me jeter des objets. Heureusement, il y avait beaucoup de gardes. Je me suis même risquée après un moment à faire de nouveau quelques pas en direction du public.»

«Ailleurs, les célébrités suscitent de la sympathie, poursuit Diverse, amer. Le grand public cherche à lier contact avec elles pour leur adresser des compliments ou leur demander des autographes. Ici, en Afghanistan, lorsque quelqu’un vous reconnaît et s’approche, vous ne savez jamais s’il s’apprête à vous parler poliment ou à vous frapper au visage.»

Si Diverse sort tous les jours pour travailler dans une entreprise de télécommunications, Paradise s’aventure le moins possible à l’extérieur. Ses seules escapades lui servent à réaliser quelques courses ou à honorer des rendez-vous professionnels. Le reste du temps, elle vit recluse dans les quelques pièces que des amis ont mises à sa disposition. «Je préfère demeurer à domicile pour travailler mon chant, explique-t-elle. Je sais que beaucoup de gens me détestent. Si je me montre trop, quelqu’un finira par me tuer.»

La chanteuse craint-elle un retour des talibans, alors que les forces d’occupation occidentales ont entrepris de se désengager de son pays? Cette perspective lui paraît encore lointaine. Paradise assure avoir surtout peur des Afghans ordinaires qui, sans appartenir à la milice islamiste, se montrent tout aussi intolérants. Ce sont eux qui l’effraient dans l’immédiat. Et c’est d’eux qu’elle peut craindre des violences au quotidien. A plus long terme, conclut-elle, il sera toujours temps d’aviser.

«J’ai voulu courir

mais ils m’ont frappé

le dos/J’ai voulu

penser mais ils

m’ont frappé la tête»

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