Président de l'Institut international de recherche en paraplégie Genève (IRP), qu'il a fondé avec Ulrich Schellenberg en 1995, Alain Rossier, professeur de médecine spécialisé en paraplégie, est partagé entre l'enthousiasme et l'inquiétude. Enthousiasme parce que la recherche a fait des progrès décisifs ces dernières années; inquiétude parce que le financement de cette recherche, à laquelle l'IRP et lui-même se vouent corps et âme, s'avère de plus en plus difficile. La morosité économique l'explique, mais aussi plusieurs récentes affaires de donations détournées de leurs fins: dans le domaine qui nous intéresse, l'affaire Zäch a eu des effets déplorables.

Le Temps: En matière de donations, les choses ont-elles changé?

Alain Rossier: Ah oui! Il n'y a aucun doute. Nous avons commencé tout petits en 1995, grâce à une donation gigantesque (un million!) de Pierre Pictet, qui nous a permis de démarrer. Nous étions un groupe d'amis, tous bénévoles. Aujourd'hui, l'Institut ayant pris sans cesse de l'extension, nous avons dû le professionnaliser. Jusqu'à maintenant, nous avions toujours entre 5 et 8 gros donateurs qui, en plus du Bal du printemps, à Genève, et du Gala de l'espoir, à Lausanne, représentaient l'essentiel de nos ressources. A côté de cela, nous avons entre 150 et 300 donateurs, et grâce à cela nous pouvons nous équilibrer. Nous avons eu par le passé des contributions très importantes de la Fondation de famille Sandoz, de la Loterie romande, du banquier privé Claude Demole, et de fondations qui désirent rester anonymes. Hélas, ce genre de donations se fait plus rare, beaucoup plus rare. Cette année, je ne les ai pas.

– Comment attribuez-vous les donations?

– Nous avons un comité scientifique international unique, qui fonctionne pour les fondations de Genève et de Zurich. Il se réunit une fois par année. Cette année, je suis très content parce que, pour la première fois, nous avons deux projets romands, l'un à Lausanne, l'autre à Genève. Malgré les difficultés, l'Institut va accorder cette année 435 000 francs à la recherche, ce qui constitue un record. Il faut dire que la recherche fondamentale, dans le domaine de la régénération de la moelle épinière, qui est centrale pour nous, est très pointue et donc rare. A part bien sûr le professeur Martin Schwab, notre «antenne directrice» dans ce domaine, non seulement en Europe mais dans le monde puisqu'il a fait faire un énorme pas en avant à cette recherche.

– De quoi s'agissait-il?

– Il a identifié un groupe de cellules qui produisent des protéines inhibant la croissance nerveuse. C'est une découverte fondamentale, on n'y croyait pas! Et comme on a étudié cette protéine au niveau génétique, on peut prendre le contre-pied sur le plan médicamenteux et bloquer son action. C'est ce qu'a fait Martin Schwab avec succès chez les rats: ses résultats sont prouvés et indiscutables.

– Le monde de la paraplégie a acquis une grande visibilité grâce à l'acteur Christopher Reeve («Superman»). Collaborez-vous avec lui?

J'ai établi des contacts avec la Christopher Reeve Foundation. C'est quelque chose de gigantesque en Amérique, et qui est coiffé par un homme dont l'aura est immense dans le public. J'ai proposé à la fondation une collaboration consistant à financer pendant une année un travail de recherche. Ils ont trouvé cela formidable, et mentionneront l'IRP dans la publication des résultats.

– Christopher Reeve est un tétraplégique au niveau le plus élevé, qui aurait pourtant, semble-t-il, retrouvé une certaine mobilité et des sensations. Qu'en pensez-vous?

– Je ne l'ai jamais vu. Souvent, les médias s'emparent d'un petit fait – un petit orteil qui bouge – et en tirent des conclusions exagérées. Cela dit, il est parfaitement possible que même après plusieurs années, un mouvement puisse se produire, ou une sensibilité apparaître quelque part. Cela, je l'ai vu moi-même. De là à pouvoir faire un mouvement complet qui soit fonctionnellement utile, il y a un fossé. Mais un certain degré de récupération est possible.

– Christopher Reeve explique dans son livre (Nothing is Impossible, Random House) qu'il procède par une mise en mouvement quotidienne et prolongée de sa musculature, avec des aides et des machines, et un intense travail de la volonté. Cela peut-il donner des résultats?

– On entre là dans la sphère de l'individu, qui est éminemment personnelle. Mais il faut rester réaliste. Si je prends une de ces machines qui vous font bouger, comme la bicyclette automatique par exemple, cela ne changera strictement rien à ma paralysie, je le sais. Mais si quelqu'un est partiellement paralysé, alors cela peut l'aider beaucoup. Mais pour une lésion complète, c'est comme si vous aviez coupé le cou à un poulet: il n'y a plus rien, le câble téléphonique est rompu. Les techniques chirurgicales pour le rétablir n'ont jamais marché.

– Christopher Reeve affirme que cette persévérance «oblige» le cerveau à chercher d'autres réseaux de communication, des réseaux dormants qui seraient activés, où même qui croîtraient.

– Ce n'est pas impossible, mais le prouver scientifiquement, c'est très difficile. Mais on sait que des circuits peuvent être réactivés dans certaines circonstances. Simplement, on ne l'a pas encore prouvé.