Umberto Eco lui-même n'aurait pas rêvé meilleur scénario: une mystérieuse carte qui change une donnée historique majeure, une polémique de trente-cinq ans, et, aujourd'hui, la preuve scientifique d'un faux. Dans une étude de chimie publiée hier aux Etats-Unis, deux chercheurs du University College de Londres démontrent que l'encre utilisée pour dessiner la carte du Vinland, document que les datations situent vers 1434, ne peut avoir été fabriquée avant 1923.

Or, ce parchemin aux origines obscures, découvert en 1958 et légué à l'Université de Yale, est considéré comme la première représentation cartographique de l'Amérique: attribué aux explorateurs scandinaves du début du XVe siècle, il décrit avec une grande précision pour l'époque l'Europe, l'Asie, l'Afrique du Nord et, à gauche du Groenland, une terre baptisée Vinland qui a les traits du Labrador, de Terre-Neuve et de l'estuaire du Saint-Laurent. Selon certains historiens, la carte du Vinland aurait été copiée sur la base de deux exemples dessinés pour être présentés au concile catholique de Bâle, en 1440.

Lors de sa première présentation publique, en 1965, la carte du Vinland, qui atteste la théorie de la découverte de l'Amérique par les Vikings et de traversées répétées avant le voyage de Christophe Colomb, avait provoqué des émeutes au sein d'une communauté italo-américaine new-yorkaise indignée par l'humiliation faite au grand marin génois.

Le parchemin avait aussi divisé les scientifiques, et n'a cessé de concentrer sur lui la polémique. Selon Robin J. H. Clark, professeur de chimie au University College de Londres, celle-ci n'a plus de raison d'être: la carte du Vinland est un faux. Telle est la conclusion de ses travaux, rendus publics dans l'édition d'août de la revue professionnelle américaine Analytical Chemistry, parue jeudi. Assisté d'une collègue, Katherine J. Brown, le professeur Clark a appliqué sur le parchemin une technique sophistiquée d'analyse spectroscopique baptisée «Raman microprobe», qui utilise le laser pour étudier la diffusion de la lumière par la matière et en identifier ainsi les composants. De toutes les méthodes d'analyse des «empreintes lumineuses», cette technique récente est celle qui a produit les meilleurs résultats. Lorsqu'un rayon laser est dirigé vers un objet, une partie très faible de la lumière est diffusée en une myriade de couleurs différentes selon la composition moléculaire de l'objet étudié – révélant un «ADN» de chaque composant.

Or, l'analyse de l'encre de la carte du Vinland révèle des traces d'anatase (la variante la plus rare du dioxyde de titane), absentes par ailleurs du parchemin, ce qui exclut une pollution du document. L'anatase synthétique est le composant majeur des peintures d'intérieur que l'on trouve dans le commerce. «L'anatase naturelle, impure et très colorée, est inutilisable en tant que telle, explique Robin Clark. Sa synthèse purifiée, obtenue par un processus complexe, date des années 1920.» Le chercheur britannique estime que le faussaire a voulu reproduire à la perfection les effets de l'âge sur les encres naturelles médiévales, mélange de galle, d'écorces, de racines, de feuilles et de fruits de diverses plantes traités avec du sulfate de fer: l'apparition d'une ombre jaune derrière le trait noir originel.

C'est précisément cette ombre jaune qui recèle les traces de dioxyde de titane relevées par l'étude. D'autre part, Brown et Clark ont découvert que le trait noir, qui est très abîmé par endroits, est composé de carbone, ce qui exclut donc la production naturelle d'une ombre jaune. De surcroît, l'utilisation d'une encre médiévale ferro-végétale aurait provoqué un craquèlement caractéristique du parchemin, absent dans le cas présent.

Ce n'est pas la première fois que l'authenticité de la carte du Vinland est remise en cause par des scientifiques. A plusieurs reprises, et depuis les années 70, le Dr Walter McCrone, un célèbre chimiste décédé le mois dernier, avait suggéré lui aussi la présence de dioxyde de titane dans l'encre du parchemin. Les défenseurs de la carte avaient répliqué qu'elle pouvait provenir de l'utilisation d'encres confectionnées à base de minerai de fer et de titane (l'ilménite). L'étude britannique infirme catégoriquement cette théorie: aucune trace d'ilménite n'a été trouvée.

L'ironie veut que trois éminents scientifiques américains publient ce mois dans la revue Radiocarbon une nouvelle datation de la carte du Vinland, la plus précise à ce jour: le parchemin daterait bien de 1434. «Le parchemin, oui, mais pas l'encre, réplique Robin Clark. Un faussaire de cette ingéniosité aurait été vraiment stupide d'entreprendre tout ce travail sur un parchemin moderne! J'ai vérifié aujourd'hui même (jeudi, ndlr) à la British Library: il existe des dizaines de livres anciens qui contiennent des pages vierges, que tout faussaire aurait pu facilement se procurer.»

Sortie comme par miracle des cartons d'un bouquiniste de Barcelone à la fin des années 1950, achetée par le financier américain Paul Mellon, qui l'a donnée à Yale, la carte du Vinland, dont la valeur est estimée à 24 millions de dollars, a été liée à deux autres documents anciens (la Relation tartare et une copie du XVe siècle du Speculum Historiale) grâce aux traces laissées par des vers du papier. Robin Clark, attiré par les hasards de sa profession vers la fameuse carte, s'amuse un peu de la polémique qu'elle suscite: «Cette carte est un faux, pas de doute. Mais cela ne remet en cause ni le fait que les Vikings ont découvert l'Amérique du Nord au début du deuxième millénaire, ni les mérites propres de Christophe Colomb.» Il affirme que l'Université de Yale adopte une attitude «plutôt neutre» envers toute l'affaire, et sait très bien que la polémique va se poursuivre. Et les motifs du faussaire? «L'argent, sans doute. Mais ce n'est pas à moi de découvrir cet aspect des choses», répond le professeur britannique. Umberto Eco et consorts, à vous de jouer…