Comme le note cette semaine avec amertume le magazine américain Newsweek, la statue de la Liberté à New York ferait mieux ces jours de brandir les trois mots «Retournez chez vous!» que de tenir sa célèbre torche. Conséquence de la tragédie du 11 septembre 2001, et après s'être accordé le temps de mettre en branle une impressionnante machine bureaucratique, les Etats-Unis se claquemurent désormais chez eux. Tant pis pour le tourisme, au diable la tradition fondatrice d'accueil, place à la méfiance systématisée envers l'autre. Comme le tempère l'actuel chargé d'affaires des Etats-Unis en Suisse, Jack Zetkulic, «on ouvre toujours la porte, mais désormais on regarde d'abord dans l'œilleton qui est sur le palier».

Le verrouillage progressif des frontières américaines s'incarne bien à l'ambassade des Etats-Unis à Berne, dans une Jubiläumsstrasse plus que jamais sous haute surveillance. Pour rappel, l'accès touristique au territoire américain nécessitera dès le 1er octobre la possession du nouveau passeport à reconnaissance optique, ou d'un visa si l'on détient toujours un livret de l'ancien type. Les visas pour les affaires, pour les séjours de moyenne et de longue durée, pour les étudiants ou jeunes filles au pair sont et seront plus que jamais nécessaires.

Depuis mars dernier, l'obtention de ces précieux tampons passe par un entretien obligatoire à l'ambassade. Le rendez-vous se prend par téléphone, à un numéro payant. La représentation diplomatique a délégué cette mission à une société lucernoise, laquelle a vite été débordée par les demandes. Le mois dernier, elle recevait jusqu'à 1300 appels par jour. Dix réceptionnistes supplémentaires ont dû être engagées. Précisons ici que l'ambassade reçoit des appels de tous les pays limitrophes de la Suisse. Nombre de résidents de ces pays en quête de visas américains cherchent à contourner les délais d'attente de leurs propres ambassades en s'adressant à Berne.

Où ils seront d'ailleurs déçus, car le délai d'obtention d'un entretien s'étend pour eux à trois mois. Il est d'un mois de moins pour les citoyens suisses et les personnes qui résident dans le pays. Deux mois de patience, c'est ironiquement la durée d'attente pour espérer obtenir le nouveau passeport à code-barres, comme ne manque pas de le faire remarquer à Berne Lili Ming, la consule générale en charge des visas. Si Lili Ming refuse le terme «submerger», elle concède que ses services ne disposent que de deux fonctionnaires habilités à accepter ou refuser les demandes de tampons au terme des interviews. Celles-ci durent une heure chacune, et ne sont menées que le matin, l'après-midi étant réservé au traitement des dossiers. «Or nous avons actuellement des demandes pour 130 à 140 interviews par jour», note la consule générale. Ce n'est qu'en février prochain que l'ambassade sera pourvue d'un troisième fonctionnaire spécialisé, une année étant nécessaire pour cette formation.

Qu'il soit touriste, femme ou homme d'affaires, étudiant ou jeune fille au pair, le demandeur de visa a intérêt, avant de se rendre à son rendez-vous, à examiner avec attention la liste d'informations nouvellement requises par l'ambassade. «Apportez même plus de documents personnels qu'ils ne le demandent, comme votre livret de famille, cela augmentera vos chances», conseillent les réceptionnistes à l'autre bout du fil, lorsqu'on sollicite un entretien. Auquel j'ai moi-même d'ailleurs vite renoncé au profit de la demande d'un nouveau passeport. La curiosité de l'ambassade, ou plutôt celle des services de John Ashcroft à Washington, ne connaît plus de limites, au point d'en devenir désagréablement inquisitrice.

Dans mon cas touristique, simple exemple, j'aurais dû fournir: trois extraits de comptes bancaires, une lettre de mon employeur attestant que je serai bien en vacances à la date envisagée, un plan détaillé de mon voyage aux Etats-Unis, la liste de tous les pays dans lesquels je suis entré lors des dix dernières années, la liste de mes deux derniers employeurs sans compter l'actuel, la liste des organisations professionnelles, sociales ou charitables auxquelles j'appartiens, la mention de mon éventuel talent à manipuler des armes, y compris atomiques, les dates et précisions sur mon service militaire, et ainsi de suite, sans oublier le fameux livret de famille qui ne figure pourtant pas dans les documents demandés. «Il pourrait effectivement être utile pour prouver que vous avez bien des attaches familiales en Suisse», admet Lili Ming.

La consule générale tient une fois encore à préciser que la possession d'un passeport suisse 2003 m'épargnera toute demande de visa touristique. De même, Lili Ming rappelle que les passeports provisoires sont lus par les yeux informatiques des douanes américaines, ce qui écarte aussi la nécessité d'un visa, pour autant que le document soit valable six mois.

Lili Ming insiste: ne pas être selon sa situation en possession du bon visa, ou dépasser la durée de séjour accordée, c'est actuellement s'exposer à d'importants déboires, comme le retour immédiat à la case départ, à peine débarqué de l'avion. Et de révéler qu'il ne se passe désormais plus une semaine sans qu'un ressortissant suisse soit expulsé du territoire américain pour des raisons de non-conformité avec les nouvelles exigences douanières. Douanes dont à l'évidence l'intensité tracassière ne fait que s'accroître.

Renseignements: http://www.usembassy.ch