L'heure est venue d'acquérir une vieille occasion pour circuler sur l'île où j'ai élu partiellement domicile. Elle se doit d'avoir des suspensions résistantes et des freins solides. Pour le reste, une carcasse rouillée peut aussi bien faire l'affaire que deux épaves visiblement abandonnées les trois quarts de l'année par des résidents secondaires sur le parking au bas du village. Je scrute leurs plaques, apparemment françaises: des chiffres blancs y sont simplement peints à même le métal noir. La pratique est paraît-il tout à fait légale en France. Du coup, je rêve de dessiner soigneusement, moi aussi, un bel écusson vaudois sur la croupe de ma future en l'accompagnant de mon numéro d'immatriculation.

Les deux gendarmes du coin n'y verraient pas d'inconvénient si j'étais française. Mais je suis suisse et donc soumise à des règles nettement plus restrictives. Aucune chance par exemple d'obtenir une autorisation de séjour en Grèce en un clin d'œil. Un citoyen helvétique ne peut se permettre d'exhiber un véhicule immatriculé en Suisse pendant toute l'année sur une île même peu fréquentée, il doit en principe le sortir du pays tous les trois mois.

Seule solution, soustraire ma future voiture aux regards grâce à un insulaire charitable. En achetant du pain au port, en sirotant un ouzo avec le courtier ventripotent et bienveillant qui connaît toutes les cours et les remises disponibles, je sonde les possibilités. Pas facile. Je m'assieds à côté du cafetier sur sa terrasse, nous contemplons ensemble la ruelle qui grimpe vers son établissement d'où il contrôle les allées et venues d'un regard impassible. La discussion divague, il m'informe de la dureté de l'existence mais aussi de ses multiples et peut-être réelles possessions: un hôtel et des restaurants sur l'île dont il est originaire, mais surtout une belle limousine forcée au repos pour d'obscures raisons. Miracle, il se dit d'accord d'abriter ma future à l'ombre du même eucalyptus que sa Mercedes, sur un terrain dont il est propriétaire. Même un écusson vaudois peint à la main pourrait éventuellement, si un éventuel gendarme l'apercevait en cahotant sur le chemin, passer là l'hiver en paix.

Le lendemain, je ramène ma voiture de location à l'aéroport d'Athènes qui s'est doté de quelques nouvelles sorties d'embarquement. Les voyageurs à destination de Genève ou Zurich doivent marcher longtemps avant d'attendre leur vol juste à côté des passagers pour Tirana. Qui connaît l'estime des Grecs pour les Albanais mesure toute la portée symbolique de cette modernisation. Mais ce jour-là, je m'en fiche: être suisse m'a permis d'éprouver mon sens de la débrouille tout en établissant des contacts agréables.

Tous les vendredis, rendez-vous avec Isabelle Guisan et sa chronique de journaliste au volant.