J'ai à peine 18 ans et pourtant, je l'attends déjà depuis longtemps. Peu importe qu'elle soit vieille, lente, cabossée, rouillée. Tout ce que je demande, c'est qu'elle roule avec moi et que nous assurions ensemble mon indépendance. Je l'achète pour une bouchée de pain: une Renault R4 couleur bordeaux. Elle trimballera d'abord mon duvet et mes bouquins vers Saint-Gall et ma chambre d'assistante à l'université. Quelques mois plus tard, nous descendons la côte dalmate vers la Grèce en zigzaguant entre les nids-de-poule de l'autoroute yougoslave. Je ne garde qu'un seul souvenir de notre passage à Zagreb: une journée interminable d'attente vaguement angoissée dans un garage, pour remplacer le pare-brise qu'ont fracassé des cailloux projetés par les camions.

En Grèce du Nord, j'embarque à mon bord trois solides gaillards et leurs énormes sacs à dos. Je suis ravie d'épater un peu ces Américains qui font leur tour d'Europe en auto-stop même si ce soudain excédent de poids menace de faire exploser mon véhicule. Au Pirée, j'embarque sur un ferry vers la Crète, elle dans la cale moi sur le pont. Et quand les villages de montagne crétois se ferment à l'étrangère en hiver, la voir assoupie sous ma fenêtre me rassure. Nous sommes solidaires.

Au retour, c'est l'accident, dans un embouteillage. Je lance mon pare-chocs contre la voiture qui me précède. Je conduirai toute la fin du trajet dans la nuit avec pour seule lumière mes phares de position et franchis le col du Grand-Saint-Bernard sans vitre à la fenêtre de droite. J'arrive frigorifiée mais extrêmement fière de m'être si bravement colletée à l'adversité.

Cette R4 trône dans mon histoire automobile sous le nom de Désirée I. Désirée première, si ardemment souhaitée, a certainement été la plus moche des voitures qui ont jalonné mon existence. Mais je n'ai rien oublié de son arrivée dans ma vie ni des épisodes marquants de notre compagnonnage. Car si elle a été la plus moche, elle a été aussi la plus résistante, la plus stoïque. Elle a supporté sans broncher mes coups de frein intempestifs, mes passages de vitesse grinçants, mes accélérations exaltées sur de mauvaises pistes qu'elle ne méritait pas. Quelques années plus tard, elle s'est laissé revendre sans résister quand je l'ai lâchement abandonnée pour une autre R4, blanche, anonyme, dont j'ai absolument tout oublié.

A partir d'aujourd'hui, tous les vendredis, Isabelle Guisan troque sa chronique ferroviaire pour une série de textes sur l'automobile, les routes et ceux qui les sillonnent.