L'autoroute est lisse, le trafic fluide, nous surfons chacun à notre allure vers les rendez-vous du jour. Soudain, toujours aussi imprévu et donc toujours aussi brutal, le choc visuel, à quelques centaines de mètres, d'un front clignotant de feux rouges immobiles. Un bouchon, implacable, incontournable. Arrachée à ma rêverie de conductrice automatique, je me range d'abord sur la droite pour calculer frénétiquement le retard prévisible et envisager les stratégies possibles. Un plan d'urgence s'organise dans ma tête tandis que, pour ne pas perdre le moral, je repars à gauche et gagne quelques places.

J'évalue mon avance, indéniable, au gros camion vert qui, d'abord inaccessible très loin devant moi, se laisse rattraper insensiblement.

Quand un bouchon s'obstine et dure, ces misérables petites victoires prennent une importance considérable. Négocier assez bien ces allées et venues d'une file à l'autre pour me rabattre juste devant la Mercedes qui m'avait dépassée dix minutes plus tôt de toute sa masse noire lancée à 160 kilomètres à l'heure en est une. Mais il faut rester concentrée en permanence et changer de file juste à temps pour ne pas subir le pire: voir toutes les voitures dépassées au pas me rattraper. Sinon, je les sens défiler le long de ma frustration, au pas, avec un petit plaisir que j'imagine revanchard, que rien, dans les profils impassibles ni les regards fixés sur l'horizon bouché, ne permet de soupçonner.

Moment crucial, celui où la chaussée rétrécit et passe de deux voies à une seule pour cause, sans doute, de travaux ou d'accident. Les automobilistes disciplinés se sont rangés de côté longtemps avant le goulet d'étranglement, bien décidés à ne pas ouvrir leurs rangs aux petits rageurs comme aux gros prétentieux qui ont foncé droit devant eux. Il faut donc viser un camion, une limousine du 3e âge ou un autre petit rageur avec l'espoir de pouvoir, juste avant l'obstacle, me rabattre devant eux sur la voie unique.

C'est fait, l'autoroute est dégagée, la vue est libre. Ce n'était que cinquante mètres de travaux, une voiture arrêtée sur la bande d'urgence. J'émerge de chaque bouchon plus impatiente, plus consciente jusqu'à la moelle de la stupidité d'un tel comportement et ébahie devant l'extrême fragilité de la fluidité autoroutière.