C'est presque l'heure. Cinq énormes Mercedes grises viennent s'aligner côte à côte sur le quadrilatère d'asphalte au bout duquel le ferry-boat doit accoster. Lunettes noires, un bras posé sur le dossier de droite, les chauffeurs attendent, faussement léthargiques: leur regard invisible happe tout ce qui bouge sur le quai. Ils possèdent les seules vraies bagnoles de l'île, autant de taxis qui sillonnent chaque jour les mêmes trente ou quarante kilomètres de route, quelques-uns convenables, pour le reste nids-de-poule, terre et poussière. Ils vont partout, faute d'autres transports publics qu'un bus poussif, aléatoire en période de vacances scolaires.

Allez savoir pourquoi j'ai élu un préféré parmi ces cinq hommes décidément ventripotents. Raoul conduit la plus vieille des cinq Mercedes et en enfilant les lacets qui montent vers le village, il vaque à ses affaires. Un gobelet de vieux café froid arrimé devant le pare-brise, un portable dans la main gauche et un carnet scotché à côté du volant, il note ses rendez-vous en négociant les virages et réussit parfois même à décrocher un client sur une deuxième ligne. Pendant les nuits et les week-ends d'été, entre les noctambules attardés et les habitués du premier bateau du matin, Raoul ne dort pratiquement pas. Au fil des jours, son visage et son ventre s'arrondissent encore un peu et il ne profère plus que des monosyllabes.

Les affaires marchent et cette année, Raoul a pu acheter un restaurant dans le petit port de plaisance. En conduisant du quai au village sur la colline, Raoul consulte donc plus de papiers que jamais et appelle fournisseur sur fournisseur sur son portable. Parfois, le ton monte, il tape sur le volant, klaxonne sans raison un paysan sur son âne et s'arrête net au bord de la route pour vérifier un document.

J'ai maintenant loué une voiture pour circuler sur l'île et croise Raoul plusieurs fois par jour. Il soulève légèrement sa main gauche qui pend par la portière pour me saluer, klaxonne énergiquement quand je parque trop près des Mercedes alignées à l'arrivée du ferry-boat. Il m'a confié un jour une passagère lorsque sa voiture a rendu l'âme en pleine montée en exigeant d'urgence réparation. Autant de gestes et de moments qui consolident doucement, de lacet en lacet, notre relation automobile.

* Tous les vendredis, Isabelle Guisan troque sa chronique ferroviaire pour une série de textes sur l'automobile, les routes et ceux qui les sillonnent.