D'un côté, il y aurait les innocentes familles baignant dans l'amour et le respect d'autrui. De l'autre, les méchantes images qui rendent violent et pervers. La seule question serait: comment construire des barrières pour éviter la contagion?

Les images ont bon dos et on peut se demander ce que cachent les parents en feignant de croire à ce scénario de midinette. N'essaient-ils pas de «se refaire une virginité sur le dos des médias audiovisuels»? Le psychanalyste français Serge Tisseron, brillant analyste de la bande dessinée et débusqueur de secrets transgénérationnels, revient dans un livre qui sort ces jours-ci sur un autre de ses sujets de prédilection: notre rapport aux images 1. Il y interpelle l'école (lire ci-dessous) et les parents. Il incite ces derniers à cessez de se comporter en «martyrs des images» et à assumer leur rôle d'interlocuteurs-éducateurs. Car, affirme-t-il, «entre enfants et parents, le dialogue autour des images n'est plus un choix de vie, c'est une condition de survie».

Le spectacle de la violence rend-il violent? Faut-il l'interdire, tout comme le porno? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui attire certains vers ces images? A chaque fait divers qui met en accusation des films ou des jeux vidéo ces questions resurgissent. Serge Tisseron reprend l'affaire à la racine – comment les images participent à notre construction psychique – pour proposer un modèle de compréhension et d'action cohérent: c'est un vrai bain d'intelligence, et un pied de nez au défaitisme. Car le psychanalyste ne nie pas la dangerosité de certaines images, notamment des films pornos sur les adolescents. Mais son parti pris est d'insister sur le comment y échapper, et transformer le «poison» en «remède». Pour cela, il part à l'attaque de quelques fausses pistes et idées reçues. Florilège.

«Ça ne leur fait plus rien»

Interrogés sur ce qu'ils éprouvent à voir des images violentes, les jeunes répondent volontiers qu'ils sont «habitués», et ne ressentent rien. Les parents, pour se rassurer, aiment à les croire et les trouvent tellement plus «mûrs» qu'eux-mêmes à leur âge. En réalité, les enfants ressentent bel et bien un «choc émotionnel» face à ces images, comme l'a démontré une recherche de Serge Tisseron menée sous l'égide de l'Education nationale entre 1997 et 2000 2. Mais le plus intéressant est la manière dont se manifeste leur réaction: plus les images sont violentes, plus ceux qui les ont vues ont besoin de parler. Car pour résoudre la tension en eux, ils doivent lui donner du sens et cette élaboration ne peut se faire sans un interlocuteur. Encore faut-il que ce dernier ait appris à reconnaître ses propres émotions: l'absence de réaction des parents face aux images violentes est plus toxique pour un enfant que les images elles-mêmes. En somme, le nœud du problème n'est pas dans les émotions ressenties face aux images, mais dans la solitude face à elles, qui est souvent le lot des jeunes consommateurs.

«Ils risquent de confondre réalité et fiction»

La plupart du temps, les enfants eux-mêmes ne sont pas dupes. Ils savent parfaitement que les fictions qu'ils voient ne sont pas «pour de vrai». Mais les émotions qu'ils ressentent n'en sont pas moins parfaitement réelles. Certes, la «montée en réalisme» des images actuelles leur confère un pouvoir de confusion toujours plus fort. Mais ce va-et-vient entre «j'y crois» et «c'est du cinéma», ce mouvement de «confusion» et de «défusion», c'est précisément ce que nous recherchons, c'est pourquoi nous corsons la difficulté toujours un peu plus. Soyons-en conscients et cessons de nous en ériger en victimes!

Mais pourquoi tant d'adultes et d'enfants recherchent-ils, via l'écran, des émotions fortes? Parce que, explique Tisseron, voir une image qui fait peur permet de revivre un sentiment de peur vécu confusément, dans l'enfance ou dans un passé proche. On le revit mais cette fois, on lui trouve une raison précise (peu importe que ce ne soit pas la même que celle qui a suscité l'angoisse première), et aussi, on se donne la possibilité d'en parler autour de soi sans se dévoiler. Ainsi, assure Tisseron, les enfants des familles à secrets deviennent de grands amateurs de films d'espionnage… Nous devrions tous commencer par admettre que «les images de fiction qui nous captivent puissent constituer un regard latéral sur notre propre existence», postule-t-il.

Exemple extrême: lorsqu'un adolescent assassine son amie après s'être passé «Scream» en boucle pendant quinze jours, c'est sa «souffrance narcissique» qui est en cause et non la confusion avec la réalité. Mais pourquoi autant de criminels se réclament-ils des images, aujourd'hui plus qu'hier? Parce que dans le sentiment d'effondrement qui l'étreint, le malade mental tend à se raccrocher à des valeurs collectives. Autrefois, les délires étaient religieux. Aujourd'hui, ils sont audiovisuels.

«Il faut mettre des limites pour protéger les plus faibles»

Oui, il faut mettre des limites et des règles. Par exemple, l'origine des images montrées à la TV ne peut plus, à l'ère du zapping, être indiquée seulement en début et en fin d'émission: toute image devrait être «indexée» en permanence, affirme le psychanalyste. De manière plus générale, le rôle des pouvoirs publics est bien de «veiller à ce que les images autorisées et diffusées ne fassent pas courir le risque d'un choc émotionnel trop important aux spectateurs». D'un autre côté, comme ce risque existera toujours, il faut se garder de l'illusion de la protection absolue et donner aux enfants les moyens d'affronter les mauvaises surprises. Au bout du compte, les restrictions servent moins à «protéger la jeunesse «qu'à «inciter les parents à réinvestir leur rôle éducatif». Exemple: les limites d'âge au cinéma. Elles constituent une «signalétique claire» sur laquelle les parents peuvent s'appuyer pour interdire tel spectacle à leurs enfants. En l'absence de ces signaux collectifs, ils se sentent souvent autorisés à baisser les bras et à opter pour le laxisme. Au vu de la sollicitation extrême exercée par un paysage visuel toujours plus «agité» et intense, ce renoncement, suggère le spécialiste, équivaut à un abandon.

1 Les bienfaits des images, Serge Tisseron, Ed Odile Jacob, 255p.

2 Enfants sous influence: les écrans rendent-ils les jeunes violents? Armand Colin, 2000.