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Le but de la pédagogie positive: l'épanouissement de l'enfant dans le respect le plus total 
© plainpicture/Cavan Images

Epoque

Quand les parents retournent à l’école pour se former à la bienveillance 

Des guides d’éducation bienveillante aux nouveaux ateliers, la discipline positive propose d’élever sa progéniture dans l’amour, la compassion et la compréhension

Petite, Charlotte Ducharme tenait un journal intime. Elle n’y notait pas ses joies et peines vécues dans la cour de récréation, mais y consignait tous les principes éducatifs qu’elle appliquerait plus tard, quand elle serait mère. «J’étais une enfant très sensible, or j’ai eu une enfance trop traditionnelle, basée sur les punitions, menaces, critiques, rabaissement… Et je me jurais déjà de faire différemment», raconte-t-elle. Une fois mère, elle a tenu la promesse faite à la petite fille qu’elle avait été, et s’est appliquée à dorloter sa progéniture. Ce qui n’a pas suffi.

Choquée de voir un jour au square un père éclater rageusement le ballon de son fils lors d’une opération punitive, elle démarre un blog «pour inviter à sortir du rapport de force»: Cool Parents Make Happy Kids (les parents sympas font des enfants heureux) reçoit désormais 120 000 visiteurs par mois. Charlotte Ducharme en a aussi fait un livre, écoulé à 15 000 exemplaires en dix mois. «J’ai toujours eu une grande empathie pour les enfants, et j’écris à partir de mon vécu de mère. Je ne savais pas que je faisais de l’éducation positive. C’est une journaliste, en interview, qui m’a éveillée au concept, s’amuse-t-elle. Pour moi, c’est surtout une philosophie basée sur la confiance et l’écoute.»

Pédagogie positive, parentalité bienveillante… Le concept a de nombreuses étiquettes, mais un seul but: épanouir l’enfant en considérant que l’aider à devenir adulte ne tient pas du dressage mais du respect dû à sa petite personne autant qu’à n’importe quel adulte. En librairie, le nombre de manuels pédagogiques dédiés au bien-être infantile commence à rivaliser avec celui des recettes de cuisine: Les 101 règles d’or de l’éducation bienveillante; 1,2,3, je me mets à l’éducation positive; Elever son enfant sans élever la voix; Développer l’estime de soi de son enfant. Les clés d’une éducation bienveillante… Même le Conseil de l’Europe vante les vertus de cette pédagogie présentée comme la plus respectueuse des droits de l’enfant…

Lire aussi: Pour un enfant, jouer (librement), c’est gagner

L’enfant qui mord, ce bavard enthousiaste

A force de répondre aux questions de parents inquiets sur son blog, Charlotte Ducharme a fini par proposer des formations en ligne. Et constate une certaine constance dans les doléances. «Beaucoup se plaignent d’avoir un enfant qui n’écoute pas, d’autres d’avoir un enfant qui mord. Ils ont peur qu’il devienne agressif. Mais la période des morsures est une étape souvent incontournable lorsque l’enfant n’arrive pas encore à bien s’exprimer. On peut même dire que les enfants qui mordent plus que d’autres sont de grands passionnés d’éloquence. D’ailleurs les morsures disparaissent généralement avec le langage. En attendant, on peut démontrer à l’enfant que les morsures font mal, lui proposer de réparer sa bêtise, en soignant le mordu par exemple, et lui proposer des alternatives telles que les guilis.»

On ne fait pas à l’enfant ce que l’on n’accepterait pas pour soi

Charlotte Uvira

Mais en aucun cas, punir, ce verbe excommunié par l’éducation positive. «On ne fait pas à l’enfant ce que l’on n’accepterait pas pour soi. On ne le met pas au coin, on n’est pas dans un désir d’autorité, bref, on essaie de mettre du sens dans ses demandes», résume Charlotte Uvira, coach parentale pour l’association d’approches éducatives positives Ratatam Plus, qui propose une douzaine d’ateliers pratiques par an, de Lausanne à Fribourg. Ateliers qui connaissent un succès croissant: «Nous recevons des parents, grands-parents, et même de nouvelles belles-mères qui se sentent un peu perdues dans leur rôle.» 

Mets ton pull, j’ai froid

Dans ces ateliers, chacun peut apprendre les règles de base de la communication non violente, cette théorie censée résoudre tous les conflits formalisée dans les années 1970, aux Etats-Unis, et dont se servent à présent tous les coachs en bienveillance, qui se targuent d’apaiser les tensions en entreprise, et maintenant dans les foyers.

En pleine expansion, la pédagogie positive picore aussi dans les théories de la neuroscience, ce nouveau concept très à la mode qui voit dans le cerveau le secret de tous nos maux et améliorations… «Si l’enfant fait une crise de nerfs, je le prends dans mes bras, car il faut tenir compte de son cerveau, qui n’est pas apte à gérer les émotions, et qu’il faut aider à développer», explique ainsi Charlotte Uvira. «Et surtout, pas de douce violence, poursuit-elle. Par exemple donner à manger à un bébé tout en parlant à quelqu’un d’autre peut lui donner le sentiment qu’il n’est pas important. Courir après l’enfant pour lui mettre un pull, alors qu’il répète qu’il n’a pas froid, fait aussi partie des violences douces. Tout comme prendre un enfant dans ses bras sans le prévenir, ou l’obliger à embrasser des adultes. Il existe d’ailleurs des enfants très timides pour qui même dire bonjour est une épreuve. Dans ce cas, un simple petit regard à l’adulte suffit.»

Famille horizontale

Oui, l’enfant est une personne. La célèbre psychanalyste Françoise Dolto le clamait déjà. Mais soudain, tous les parents semblent prêts à retourner à l’école pour devenir de meilleurs parents. Marco Maltini, éducateur pour l’association Discipline Positive, à Genève, voit dans cet engouement l’écho de «l’horizontalisation de la société: on a longtemps été dans un modèle de soumission, mais il y a désormais plus de discussions, y compris dans la famille. Les enfants sont plus éveillés, et même de vrais experts dans certains domaines comme les nouvelles technologies. Parfois, on se retrouve avec des enfants qui disent: tu n’as pas à me demander ça… Dans nos ateliers, on aide les adultes à offrir un cadre de fermeté avec bienveillance, qui permet à l’enfant de s’épanouir. C’est un grand amour qui amène les parents, et on n’est pas là pour en faire des enfants parfaits.»

Hélas, présentée comme la panacée pédagogique, cette obsession des règles épanouissantes peut déstabiliser certains parents en proie au doute. Voire mener au burn-out parental, c’est-à-dire un épuisement mental à trop quêter la perfection éducative, et en pleine expansion, selon la psychanalyste Liliane Holstein. Ou pire, être des parents tellement cool qu’une fois adulte, les enfants ne voudront même plus quitter la maison. Bientôt une génération massive de Tanguy incrustés dans le canapé?



«Les parents ne doivent pas devenir des coachs»

Avec Stéphane Clerget, pédopsychiatre, auteur notamment d’une série de guides pour adolescents aux éditions Limonade. Dernier paru: Comment faire de ton hypersensibilité une force?

L’éducation bienveillante est-elle un progrès?

Elle donne l’impression que tout ce que l’on faisait avant était malveillant, mais elle reste dans la continuité de préoccupations anciennes: dès l’Antiquité, il existait un courant prônant l’écoute, telle l’éducation athénienne, opposée à la spartiate, jugée trop dure. Les gourous de la pédagogie bienveillante évoquent aussi les neurosciences, qui n’ont aucune valeur scientifique. On n’a pas besoin d’IRM pour savoir que l’enfant est gouverné par ses émotions. Il y a également un aspect dogmatique, qui peut culpabiliser les parents.

En quoi cette éducation culpabilise-t-elle les parents?

Evidemment qu’il faut écouter et valoriser les bons comportements. La bienveillance devrait être une règle de savoir-vivre pour tous, jusque dans l’entreprise. Mais l’éducation positive se présente comme le remède magique à toutes les difficultés. Or, il peut y avoir des douleurs à régler en thérapie. On ne peut pas non plus être dans le contrôle émotionnel absolu. Ni travailler à plein-temps et être un parent parfait. Nous avons tous le droit d’exprimer notre colère, d’autant que les enfants seront confrontés à des gens qui dérapent, plus tard.

Quelles sont les limites de cette pédagogie pour les enfants?

Je vois parfois en thérapie des parents hyperdogmatiques, dont les enfants se moquent. Car ils ont parfois seulement besoin qu’on leur fiche la paix, et pas que l’on scrute leurs émotions à la loupe, dans un bavardage incessant… Certains parents remplacent le cordon ombilical par le bavardage, pour maintenir une relation fusionnelle qui ne favorise pas l’autonomie.

Cette mode survient en plein surinvestissement parental…

Jamais les parents ne se sont autant préoccupés d’éducation. Ils se sentent investis d’une mission. C’est lié au fait que l’on a moins d’enfants, et que le travail sur soi est valorisé. Mais en consultation, j’assiste à des compétitions terribles, surtout entre parents divorcés. C’est à celui qui sera le meilleur éducateur, avec l’enfant au milieu, mis en position de juge. Les parents ne doivent pas devenir des coachs individuels, mais rester des parents…


En alternative aux livres qui traitent du thème et aux ateliers, les parents qui manquent de temps peuvent commencer par «La Discipline Positive, 52 cartes outils», de Jane Nelsen et Adrian Garsia, aux éditions du Toucan. Un résumé simple et pratique qui cible des situations quotidiennes.

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