«Elle était belle, c'était un soleil!» La mère d'une des 21 victimes de l'accident de canyoning survenu le 27 juillet 1999 dans les gorges du Saxetbach, tout près d'Interlaken, essaie de surmonter son émotion pour témoigner au procès des responsables présumés du drame. Les audiences ont débuté lundi et se poursuivront toute la semaine dans l'immense salle de théâtre et de concert du Casino-Kursaal à Interlaken. C'est la première fois en 140 ans que ce lieu, dévolu aux fêtes, abrite le tribunal, car la salle habituelle est trop petite. La catastrophe a en effet bouleversé les esprits dans la région. De plus, 14 parents de victimes sont venus d'Australie, d'Afrique du Sud et d'Angleterre. Les journalistes de ces pays ont suivi et la salle était bondée.

La femme qui témoigne est la seule, avec son mari, à s'être portée partie civile mais elle a conscience de représenter les autres familles. Malgré les larmes, irrépressibles, elle dit l'épreuve: la sonnerie du réveil et. tout de suite après, la radio qui diffuse les nouvelles et lui apprend l'accident. L'affolement qui la saisit car elle sait sa fille proche de l'endroit. Puis les démarches terribles pour savoir. Car, dans un premier temps, une erreur de prénom laisse à penser que la jeune femme est sauve et ce n'est qu'au bout de longues recherches que ses parents ont la confirmation de son décès. Elle dit son désarroi, elle dit sa colère aussi. «Je veux que ça ne puisse jamais se reproduire, je veux que les coupables soient punis.» Pour elle, il est clair que les dirigeants d'«Adventure World» sont responsables de la catastrophe. Elle estime également qu'ils ont fait preuve de lâcheté en ne prenant pas contact avec les proches des victimes.

C'est après ce témoignage fort que le premier prévenu a été entendu. L'ancien président du conseil d'administration d'«Adventure World» est accusé d'homicide par négligence au détriment de 21 personnes, de même que les autres membres du conseil, les deux responsables du centre, le guide responsable du canyoning et deux autres collègues.

C'est dans une ambiance lourde qu'il a essayé de démontrer que l'accident était imprévisible. Pendant qu'il parlait, présence étonnante et rafraîchissante à la fois, deux gamins plutôt calmes circulaient entre les sièges. Tandis qu'assise non loin d'eux, une jeune femme, une pile de Globi posée à côté d'elle, essayait à la fois de contenir ses enfants et de suivre le procès de son mari. L'après-midi, les petits avaient disparu et le président du tribunal rappelait que la présence de mineurs en dessous de 15 ans n'était pas admise…

Trois prévenus ont été entendus en cette première journée d'audience, le président du conseil d'administration d'«Adventure World», son vice-président et un troisième membre. Tous ont tenu à peu de chose près le même discours et répété la même phrase: «Nous ne sommes pas responsables.» Ils font état d'une semaine de formation en Corse, puis d'un travail sur les lieux du Saxetbach, un endroit considéré comme facile où la société emmenait volontiers les débutants. Les mesures de sécurité n'étaient pas écrites mais orales et les responsables avaient bien spécifié qu'en cas de danger il fallait renoncer à une expédition. Aucune des personnes entendues n'a pourtant pu donner d'exemple où une telle décision aurait été prise.

Et les moyens mis en œuvre afin d'évaluer le danger d'un grossissement des eaux? «Dans un premier temps nous regardions l'eau, sa coloration nous poussait à plus d'attention, ensuite son niveau, évalué par rapport aux rochers. Si le niveau augmentait puis stagnait, il fallait être prêt à évacuer dans les 15 minutes, s'il continuait à augmenter nous devions évacuer», explique le président du conseil d'administration. Mais ce fameux 27 juillet 1999, le temps étant menaçant, pourquoi n'avoir pas renoncé?

Aucun des responsables interrogé n'a pensé que cela était opportun. Ils affirment bien connaître le cours d'eau, l'un d'eux passait même ses vacances dans la région dans son enfance. «Nous savions tous qu'il pouvait enfler de façon importante, mais personne ne pouvait prévoir l'ampleur que ses eaux ont prise lors de la catastrophe.»

La dernière personne entendue, membre du conseil d'administration, a exprimé ses condoléances aux victimes, et regretté de n'avoir pu le faire plus tôt. Les membres de la société en ont été empêchés par les autorités, car elles estimaient qu'une telle démarche n'était pas souhaitable, a-t-il expliqué.