Spectaculaire opération de marketing ou démonstration intimiste d'un savoir-faire hors norme, la haute couture parisienne traverse une phase de transition salutaire. Si les superproductions mégalos, sponsorisées par LVMH, ont sorti la haute couture de son sommeil et éclairci les rangs, on sent déjà une nouvelle attente pour des vêtements modernes, moins chargés de théâtrales références.

La légendaire perfection technique des ateliers parisiens, dans un effort désespéré pour assurer sa légitimité, s'enlise dans une surenchère d'effets compliqués et parfois même grinçants que l'on voudrait voir disparaître d'un revers de la main. Le succès quant à lui change de camp selon son caprice et redistribue les cartes de l'hiver 2003-2004 là où on ne l'attendait pas.

Rick Owens présentait sa première collection pour Revillon dans la fraîcheur d'une enfilade de salons XVIIIe, lundi matin à Paris. Gants de cuir beige frangés de poils de chèvres, portés avec un pantalon déchiré sous les genoux, un débardeur et des bottes de vagabond, voilà pour la première tenue. Rectangle de vison noir lacéré, monté en fines bandes, pour un gilet sans manches, franges de zibeline, blouson de crocodile, la maison Revillon (fondée en 1723) a parié gros et vu juste. Cet Américain de Los Angeles adoré des rédactrices de mode a créé un style à la fois minimal et gothique, épuré et dangereux qui tient la route depuis plusieurs années. Ses tee-shirts délavés en mousseline de jersey, ses vestes de cuir destroy sont déjà des classiques, il les retravaille pour Revillon avec ce défilé discret et très marquant. A

41 ans, Rick Owens, qui vient de quitter Los Angeles pour s'installer à Paris, déclare ne pas créer de fourrure faire-valoir, pour épouses d'hommes riches, mais couper des vêtements pour les femmes de sa génération.

John Galliano poursuit son autobiographie à travers la nuit, la danse et la musique chez Dior. Acid house, tango, charleston, salsa, ballet classique et Lido. John Galliano qui annonçait avoir dansé le flamenco aux funérailles de son père, décédé la semaine dernière, poursuit son exploration fiévreuse du mélange des styles en hommage à ses origines. Un défilé-spectacle très attendu, qui reprend la plupart des silhouettes des saisons passées. Mais au-delà d'une performance de grand couturier imaginée pour éblouir, on aperçoit par moments la quintessence de son style hybride et raffiné, tel ce débardeur d'échauffement fané, porté sous un soutien-gorge de satin ciel, doublé de chantilly ivoire. Flashdance couture, robes de grand soir en satin, drapées comme du linge jeté en désordre. Une bohème transpirante, où certains mannequins sont maquillés par l'artiste Pat McGrath en doubles de John Galliano.

Comme dans une comédie musicale de Vincente Minelli, tout est étrange chez Christian Lacroix. Le sol aux dessins sinueux, les lumières de couleurs, les chapeaux aux ingrates proportions, les bas de couleur, tout est outré, sans queue ni tête. Si cette bizarrerie donne pourtant naissance à un enchantement anachronique, Christian Lacroix peine à renouveler une recette qui date. Une variation hors du temps sur le télescopage d'un déshabillé court de mousseline aurore, greffé de manches d'un tableau du Titien. C'est très beau, toujours pareil et prévu pour une femme qui se regarde de loin.

Karl Lagerfeld a mis des cuissardes de cuir blanc sous le tailleur Chanel. Voilà qui résume la collection de l'hiver 2004. Après quelques saisons d'un raffinement très épuré, complètement éblouissant, Lagerfeld repart à l'assaut du mythe de la rue Cambon avec une main que l'on a connue plus légère. Les cuissardes pantalons de cuir blanc (déjà vues chez Nicolas Ghesquière lors des défilés de prêt-à-porter en mars), glissées sous les jupes de tailleurs bleu marine sont d'une implacable netteté. Le même effet sous une jupe longue de mousseline noire, ou portée par Linda Evengelista avec la robe de mariée en tulle, est tout simplement consternant. Effet cuissardes chez Gaultier Paris, à la différence que le créateur reprend ici l'idée d'une ancienne collection où les mannequins paradaient, moulés d'une insolente seconde peau intégrale, en lainage pied de poule, avec fume-cigarette compris.

A 51 ans, Jean Paul Gaultier est à la tête d'une affaire solide, sans dettes, aux millions d'euros de chiffre d'affaires, la légion d'Honneur, deux parfums et une maison de haute couture. Un partenariat financier avec Hermès comprend le prêt-à-porter femme du célèbre sellier, premier défilé prévu pour mars 2004. La rétrospective que le Victoria & Albert Museum de Londres lui consacre depuis le 30 mai lui a certainement donné l'occasion de vérifier l'impact de ses idées les plus fortes.

Comme après une cure de désintoxication et un nouveau départ à zéro, tout est net, impeccable, inspiré par la propreté du design contemporain. Chaque mannequin porte une combinaison moulante des pieds à la tête, cagoule et gants compris. Blanche sous un tailleur blanc, noire sous une robe de dentelle, brodée de fleurs sous un manteau de fourrure. En cuir, en velours et tout simplement étourdissante en python blanc, avec casquette assortie.

Turbans drapés, empruntés à Adrian, cigarettes et pipes taillées dans la flanelle des vestes. Un humour Gaultier traduit avec un raffinement graphique inattendu, qui, espérons-le, sonne là sa renaissance.