La salle était comble et l'ambiance légèrement tendue, samedi à Paris, pour l'intervention de Tariq Ramadan au Forum social européen, le rassemblement altermondialiste qui s'est achevé ce dernier week-end. La tempête soulevée par les propos de l'islamiste genevois contre certains «intellectuels communautaires» (pour la plupart juifs), dont il critique le soutien à Israël, lui a assuré une publicité peut-être négative, mais intensive et gratuite. Avant le forum, la plupart des altermondialistes ignoraient son existence: aujourd'hui, son nom est connu de tous.

A Ivry, en banlieue parisienne, le conférencier musulman était protégé par une dizaine de gardes du corps aux fines barbes et au regard nerveux. Son voisin de tribune, un militant antiraciste arabe, s'était fait frapper quelques jours plus tôt par des extrémistes juifs. Posé, élégant dans sa chemise sans col à l'iranienne, Tariq Ramadan a d'abord affirmé sa «condamnation absolue de l'antisémitisme», mais aussi de «l'islamophobie» visant les musulmans. Il s'en est ensuite pris à deux cibles favorites des altermondialistes: «l'excitation médiatique» et la «guerre au terrorisme» prônée par les Etats-Unis. «Après le 11 septembre, ce qu'on présente comme la guerre contre le terrorisme, c'est une suspicion générale», a-t-il expliqué, car «le terrorisme, c'est fuyant, on ne sait pas très bien qui c'est». Avant de conclure par une envolée lyrique sur le port du foulard islamique à l'école: «On oublie le social, on s'obsède sur le laïc.»

Les figures dirigeantes du «Mouvement» approuvent. L'organisation Attac voit dans les critiques visant le Genevois une «opération médiatico-politicienne» destinée à «discréditer le mouvement altermondialiste». Vendredi, Tariq Ramadan était l'invité du syndicaliste paysan José Bové. Pour l'intellectuel suisse, cette place de choix au cœur de la grand-messe parisienne est autant la consécration d'une ambition ancienne que le résultat de convergences évidentes entre ses idées et celles du «Mouvement». Il parle de «former une société musulmane» comme «alternative de résistance» à «l'économie sans morale» de la mondialisation. Sa vision du monde est celle d'un Sud opprimé par les «grandes puissances», ses références – du Burkinabé Thomas Sankara à l'Américain Malcolm X – sont aussi celles de la gauche anti-impérialiste. Il en partage le rejet du modèle capitaliste: «A force de privilégier la rationalité, l'efficacité et le rendement pour plus de progrès, nos sociétés sont au bord du gouffre», écrit Tariq Ramadan dans l'un de ses livres.

«Il est réactionnaire, obscurantiste»

Ce rapprochement avec la gauche européenne est prôné par tout le mouvement islamiste dit «réformiste» proche des Frères musulmans auquel se rattache Tariq Ramadan. En septembre 2002, des orateurs arabes invités près de Fribourg par la Ligue des musulmans de Suisse, dont il est proche, invitaient leurs auditeurs à cultiver les contacts avec «les milieux qui boycottent Israël» et à s'efforcer de distendre les liens entre l'Europe et les Etats-Unis.

Pourtant, beaucoup de participants expriment leur malaise envers la place réservée au penseur islamiste. «Il est réactionnaire, obscurantiste», déplore Greg Oxley, un communiste du groupe La Riposte. «C'est un tribun manipulateur, il veut introduire le foulard islamique à l'école», maugrée une militante féministe venue l'écouter à Ivry. «Nous refusons de considérer Tariq Ramadan comme un allié», ajoute un communiqué du collectif féministe Prochoix, qui dit lutter pour un «monde émancipé du fanatisme».

Les organisateurs partagent certaines de ces réserves. Mais le syncrétisme du Forum les empêche d'exclure l'islamiste genevois: puisque le «Mouvement international pour une écologie libidinale» est là, pourquoi pas lui? Et tant pis si ses idées – «nous réformerons les sociétés pour mieux témoigner de notre fidélité à Dieu» – choquent les militants qui croient encore au «matérialisme athée».