Société

Parler de porno aux enfants… Oui mais comment?

Même les professionnels du sexe commencent à s’émouvoir des conséquences de la pornographie en libre accès sur les jeunes cerveaux… Lundi, l’actrice X Nikita Bellucci a lancé l’alerte. Décryptage

Nikita Bellucci, actrice X, lance l’alerte. Le 15 janvier, elle a publié sur les réseaux sociaux un texte à destination des parents pour dénoncer leur «manque total de pédagogie» envers les pré-ados concernant le porno en streaming. Dans son texte, elle affirme recevoir, via Facebook et Snapchat, des propositions explicites de garçons de 12-13 ans. «Oui, l’accès aux contenus pornographiques n’est malheureusement pas assez contrôlé, pour autant vous trouvez ça normal de recevoir des messages de gosses demandant des photos, ou de leur faire leur premier rapport sexuel?» écrit-elle.

Interrogée le lendemain par la radio France Info, elle précisait: «Recevoir des messages de majeurs et vaccinés, c’est normal, mais de pré-ados, non. A 12 ans, je ne tenais pas de tels propos, je ne savais pas ce qu’était une fellation […]. Une fois, j’étais en train de boire un café avec mon compagnon, et là une maman vient me voir avec son fils mineur et me demande une photo. Je trouve ça fou.»

92 milliards de vues sur Pornhub

La jeune Française voulait seulement prévenir les parents, en retour, elle a reçu un tsunami d’insultes: «Le problème, c’est que ça vient de moi. Comme j’ai tourné des films porno, je ne peux pas donner des conseils…» Et pourtant, elle a le mérite de mettre les pieds dans le plat. Car les parents les plus attentifs auront beau installer tous les filtres nécessaires sur les écrans de leurs bambins, leur jeune rétine découvrira un jour Youporn ou autre, via le smartphone d’un copain ou leur simple curiosité couplée à leur talent de digital natives pour contourner ces mêmes filtres…

La question n’est plus de savoir si les enfants ont vu du porno, mais à quel âge ils sont tombés dessus la première fois

Peggy Orenstein, auteure féministe américaine 

En 2016, 92 milliards de vidéos avaient été visionnées sur le seul site de streaming Pornhub, tandis que, selon une étude, un enfant a aujourd’hui 11 ans en moyenne lorsqu’il est exposé à ces premières vidéos. Parfois, l’incitation au porno commence même plus jeune, comme le raconte Sonia, mère de famille atterrée: «A 9 ans, mon fils, qui ne regarde que des youtubeurs superstars sur sa tablette, m’a demandé ce qu’étaient les sex-toys et la sodomie, et pouvait me citer deux noms de sites porno, ses youtubeurs fétiches l’ayant évoqué dans des sketches. Pour lui, c’était juste une bonne blague…»

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Peggy Orenstein, auteure féministe américaine, est en train de terminer un essai sur les hommes et le masculin, dans lequel elle consacre une grande partie à cette nouvelle «éducation sexuelle» des garçons par la culture porno, ses gros plans anatomiques, ses pratiques extrêmes et souvent brutales vis-à-vis des femmes. «La question n’est plus de savoir s’ils ont vu du porno, mais à quel âge ils sont tombés dessus la première fois, expliquait-elle récemment au magazine Wired. Parfois, ils veulent juste comprendre de quoi parlent les copains, et en quelques clics leur recherche peut les mener sur des images qu’ils ne sont pas prêts à comprendre ou à traiter. Ce que je dis toujours aux parents, c’est: si vous n’êtes pas allés voir le contenu gratuit qui se trouve sur Pornhub, dès la première page, alors vous n’avez aucune idée de ce dont nous parlons…»

«Intrusion dans la sphère intime de l’enfant»

Comme Nikita Bellucci, l’essayiste insiste sur le fait que la discussion avec ses enfants est devenue inévitable. Mais pour Anne Edan, médecin adjointe responsable de l’unité de crise Malatavie aux HUG, elle contient aussi un piège inédit pour les parents, «parce qu’il y a un risque d’intrusion dans la sphère intime de l’enfant, prévient-elle. Les parents doivent prendre conscience de la réalité, mais il faut aussi faire attention à ce que la prévention ne devienne pas une prédiction ou une prescription. C’est-à-dire qu’il ne faut pas répondre aux questions qui ne sont pas posées, à un âge trop précoce. Cette nouvelle culture porno nous met tous dans l’embarras, car certaines situations peuvent être traumatisantes mais pas d’autres, et il ne faudrait pas culpabiliser l’enfant trop jeune… Peut-être vaut-il mieux attendre qu’il en parle, en montrant des signes d’ouverture. Et s’il confie avoir eu accès à ces contenus, lui demander alors ce qu’il en a pensé, ou ce qui aurait pu le choquer…»

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François Hentsch, médecin adjoint à l’Unité de guidance infantile des HUG, insiste également sur l’importance d’éviter tout jugement moral, «pour permettre aux enfants d’aborder le sujet. Ils le font souvent de manière détournée, en parlant de ce que d’autres ont fait ou vu. Les images pornographiques donnent par ailleurs une image de la sexualité déconnectée de la partie affective, et les parents peuvent aussi montrer au travers de ce qu’ils expriment de leur relation cette partie affective du lien qui peut unir deux personnes.» Presque une rééducation à l’amour…

Les parents doivent prendre conscience de la réalité, mais il faut aussi faire attention à ce que la prévention ne devienne pas une prédiction ou une prescription Anne Edan, médecin adjointe responsable de l’unité de crise Malatavie aux HUG

Car, selon Peggy Orenstein, la norme pornographique colonise à présent l’imaginaire érotique, avec des conséquences inquiétantes: «L’exposition de jeunes garçons à la pornographie a été corrélée avec le fait de considérer les filles comme des jouets, tandis qu’une étude suggère que les spectatrices féminines de porno sont moins susceptibles que les autres femmes d’intervenir si elles voient une femme menacée ou agressée […]. C’est étrange que nous, parents, par timidité, soyons incapables de parler avec nos enfants de cette pornographie. Le résultat est que nous les laissons éduquer par une culture qui, au mieux, ne vise pas leur bien-être…»

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«Une société qui annule les repères entre réel et fantasmes»

C’est d’ailleurs pour répondre aux nouvelles interrogations des ados que Sophie Sallin a produit la websérie suisse Teen Spirit. Préparée avec des experts et des ados, destinée aux 13-16 ans, celle-ci aborde tous les thèmes (première fois, séduction, harcèlement, porno…) dans la langue «cash» des jeunes. «Ils évoluent dans une société qui annule tous les repères entre réel et fantasmes, et ils ont besoin d’apprendre à décoder et à penser de manière critique, explique la productrice, qui a longtemps travaillé dans l’éducation. Le problème est que cette sexualité devient un enjeu de performance qui va à l’encontre de leurs désirs, et ils se retrouvent parfois dans des situations qu’ils ne maîtrisent pas. On doit les aider, en rappelant par exemple que le porno est de la science-fiction, et qu’ils doivent s’accepter comme ils sont.»

La culture Youporn impose désormais des enjeux inédits à tous, parents, éducateurs, et même aux psys, comme le constate Anne Edan: «Il y a 20 ans, l’énigme pour les adolescents était la sexualité. Aujourd’hui, il y a une telle exhibition que notre travail consiste à leur rappeler que la sexualité est beaucoup plus énigmatique que ce qu’ils voient…»

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