A Genève, le taux de suicide chez les jeunes entre 15 et 24 ans n'a jamais été aussi bas. En 25 ans, le canton a vu ce taux passer de 30,7 cas par 100 000 habitants, à 8,8 cas en 1999. La nouvelle vient tout juste d'être annoncée au corps médical par Maja Perret-Catipovic, psychologue responsable de l'unité d'étude et prévention du suicide aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). A ses yeux, cette baisse «démontre, au contraire de ce que l'on aurait pu craindre, que parler davantage de ce drame peut être prophylactique, et ne donne pas forcément de mauvaises idées aux jeunes». Dès aujourd'hui, et jusqu'au 22 février, le local de rencontre pour les jeunes (Locados) à Plan-les-Ouates organise des rencontres sur le thème du suicide des jeunes. Maja Perret-Catipovic y présentera son travail, ainsi que les ressources dont dispose Genève pour la prévention du suicide.

Le Temps: La baisse du taux de suicide à Genève est impressionnante. Comment l'expliquez-vous?

Maja Perret-Catipovic: J'aimerais d'abord souligner que malgré la régression sensible à laquelle nous assistons à Genève, la Suisse figure toujours dans le peloton de tête des pays qui comptent le plus grand nombre de suicides parmi les 15-24 ans, même si ce chiffre tend à se stabiliser. La baisse du taux de suicide à Genève est perceptible surtout depuis quatre ans. On ne sait pas exactement quelles en sont les causes. Mais on remarque que cette chute est corrélée avec une information plus importante sur ce thème dans la presse ces dernières années. Elle est aussi corrélée avec une très forte mobilisation contre le suicide dans différents milieux. Ainsi, une unité hospitalière pour jeunes suicidants et l'unité de prévention où je travaille ont été ouvertes en 1996. On évoque également beaucoup plus ce sujet dans le cadre scolaire. Ces dernières années, des groupes de santé ont été créés dans des collèges, qui abordent ce problème ouvertement. En parler sur la place publique n'a donc pas eu d'effet négatif.

– On dit pourtant souvent que le fait de parler du suicide publiquement peut inciter certaines personnes à passer à l'acte…

– Cette théorie était en vigueur il y a une dizaine d'années. Mais on s'est rendu compte que le fait de s'exprimer sur le suicide pouvait justement faire office de rempart contre le passage à l'acte. Tout dépend de la manière dont on parle de ce sujet dans la presse. Ce qui est dangereux, c'est d'insinuer que le suicide n'a qu'une seule cause. C'est d'écrire ou de dire, par exemple: «Son amie le quitte, il se suicide.» En effet, une multiplicité de facteurs entre en jeu dans cet acte. L'année dernière, l'OMS a publié des lignes directrices à l'intention de la presse pour qu'elle s'exprime de manière correcte sur ce sujet. Il faut éviter à tout prix le sensationnalisme.

– Quelles sont les causes du suicide chez les jeunes?

– Toutes les hypothèses ont été émises: le climat, la situation géographique, le niveau de développement d'un pays. Toutes ont été contredites. Aujourd'hui, on s'intéresse plus aux facteurs qui protègent du suicide, dans une optique beaucoup plus positive du problème. Des hypothèses récentes font ressortir que la capacité d'établir des liens qui ont un sens, c'est-à-dire des relations émotionnellement fortes, est un de ces facteurs; aller à l'école en est un autre.

– Concrètement, que peut-on faire lorsqu'on est confronté à un adolescent qui manifeste son intention de se suicider?

– Il s'agit de lui faire comprendre que la mort n'est pas une alternative pour changer la vie. Quand l'adolescent dit: «Je veux me tuer pour que quelque chose change dans ma vie», il ne suffit pas de se satisfaire d'entendre la moitié de la phrase. Il faut entendre à la fois «je veux me tuer» et «je veux vivre». C'est une écoute très complexe, où il faut tenir compte de tout ce qui est exprimé. C'est tout le paradoxe de l'écoute des ados. Une intention ou un geste suicidaire indiquent qu'ils cherchent à dire quelque chose qu'il faut décrypter. Je ne suis pas sûre que cela soit un chantage.

– Comment se déroulent vos journées en tant que responsable de l'unité d'étude et prévention du suicide aux Hôpitaux universitaires de Genève?

– Dans mon unité de prévention, il y a deux postes à plein temps. Toujours en surcharge chronique: nous gérons plus de 400 situations par année. J'ai beaucoup à faire avec des personnes qui sont dans l'entourage des suicidants. Ce qui me frappe, c'est que lorsque les gens m'appellent pour parler de ce problème, ils commencent par s'excuser. Ensuite, ils me décrivent des situations qui se ressemblent souvent, soit celle d'un jeune qui présente tous les signaux graves qui peuvent faire penser à la possibilité d'un suicide, mais qui refuse de vouloir faire quelque chose. Nous encourageons l'entourage à communiquer avec l'adolescent, à considérer les alternatives qui s'offrent à eux. Ce n'est pas toujours facile. Pour les adultes, entendre un jeune parler de ses envies suicidaires est resté un tabou.

Le suicide des jeunes, du mardi 20 au jeudi 22 février.

Locados, rte des Chevaliers-de-Malte 5, et Salle communale, rte des Chevaliers-de-

Malte 7, 1228 Plan-les-Ouates.

Renseignements: 022/794 87 91.

Unité étude et prévention du suicide, projet children action: 022/382 42 42.