«Les secrets sont les gardiens de notre psychisme, de notre espace le plus intime. A l'abri du regard des autres, nous développons ce jardin secret, le regardons croître et embellir. Les secrets sont à la fois les voiles qui protègent et les fleurs qui poussent dans le jardin», écrit Pierre Lévy-Soussan qui s'insurge contre l'«injonction de tout dire au public, à ses proches, aux enfants, quitte à sacrifier son intimité». Son livre, dérangeant, va donc à l'encontre de toute une habitude de pensée couramment diffusée aujourd'hui. Selon Pierre Lévy-Soussan, il n'est par exemple pas obligatoirement bénéfique d'inciter un enfant à parler, et très vite, à la suite d'un traumatisme. «Mon propos se base sur une expérience clinique, explique-t-il aujourd'hui. Forcer un enfant à parler peut être, en soi, tout à fait traumatisant. Quelque chose a probablement été mal compris dans ce qu'a pu dire Françoise Dolto, on est allé sans doute au plus facile. En fait, il y a mille façons pour un enfant de dire les choses, qui ne passent pas forcément par la parole. Respecter ce rythme qu'il aura, de dire ou de ne pas dire, est très important. Et c'est aussi vrai pour l'adulte.» Ainsi, l'obligation pour la justice de faire parler un enfant qui a subi des violences n'est pas dans l'intérêt psychique de celui-ci. «Il se défend de cette nouvelle intrusion des adultes dans son monde intérieur en utilisant les seules armes dont il dispose: le silence, le déni […] ou encore la surenchère affabulatrice («Tous coupables» dans l'affaire d'Outreau).»

D'autre part, Pierre Lévy-Soussan met en garde contre la croyance répandue selon laquelle il suffit de tout dire pour aller mieux: «Croire qu'exprimer ses douleurs suffit à les apaiser est un des plus grands malentendus du XXe siècle», écrit-il. Une psychanalyse peut être longue et le plus important n'est pas tant de tout dire, mais de dire vraiment. «Souvent, les patients sont surpris de voir qu'ils pensaient avoir tout dit, alors que c'était une façon de ne rien dire, de se cacher, remarque Pierre Lévy-Soussan. Comme une sorte de paravent. L'éloge du secret, c'est l'éloge de ce voyage intérieur, ce colloque avec soi-même, qui permet de trouver les mots qui étaient vraiment enfouis derrière tout cela.»

Qu'on ne se méprenne pas sur les propos du psychanalyste. Il ne conseille pas de mettre un mouchoir sur ses problèmes, mais plutôt de prendre le temps de les observer, et de choisir le moment d'en parler, car il n'existe pas de règles applicables à tous. Selon lui, le secret peut même être structurant, car il permet dès l'enfance de construire un espace intérieur, son intimité, puis de la préserver. A condition que l'attitude face au secret ne devienne pas pathologique car, reconnaît le psychanalyste, «le secret peut être ou non porteur. Soit il donne des ailes, soit il plombe le sujet». Justement, comment distinguer les bons secrets, qui structurent, des mauvais secrets, qui détruisent? Un parent doit-il encourager un enfant à parler, ou respecter son silence? «Le parent doit accepter le colloque que l'on se fait à soi-même, le conflit que l'on traverse, estime Pierre Lévy-Soussan. Il faut ne pas se cacher les choses, puis savoir pourquoi on les cacherait aux autres. A ce moment-là, découvrir ce qui est de l'ordre de son intimité, et ce qui est de l'ordre de ce que l'on peut partager. Il n'y a que la personne concernée qui peut définir ça.»

Car Pierre Lévy-Soussan met en garde: «Choisir de divulguer un secret ou de le préserver est une décision cruciale qui doit être mûrement réfléchie. L'espace du secret est un lieu à l'abri des regards haineux, humiliants, moralisateurs, réprobateurs ou méprisants. Contrairement au «tout dire», le secret n'échappe pas au sujet. […] Enoncer un secret, c'est alors renoncer à sa protection, prendre le risque de s'exposer. Les paroles peuvent alors devenir mortelles.» Et de citer le cas d'une philosophe qui s'est suicidée après la publication d'une confession publique, un ouvrage autobiographique. En outre, Pierre Lévy-Soussan analyse et dénonce la tentation de la transparence, qui pousse nombre de gens à aller raconter leur vie sur des plateaux de télévision. Déplacer la parole d'un cabinet de consultation à un reality show s'inscrirait dans une évolution regrettable mais logique: «Peu importe l'oreille qui écoute puisqu'il suffirait de parler pour aller mieux», écrit-il.

Ce qui relève d'une problématique plus large, cette tentation de se laisser porter par l'émotionnel, élevé au rang de valeur suprême. Avec la télévision, on peut finalement se passer de la médiation d'un psy: un bon intervieweur suffit.

Eloge du secret, Pierre Lévy-Soussan, Hachette littérature, 200 pages.