Ils sont des dizaines de milliers en Suisse romande. Infirmiers, infirmières, médecins ou aides-soignants qui se mobilisent sur le front du coronavirus. Tous les soirs, lorsque sonnent neuf coups, les Suisses et Suissesses ouvrent grand leurs fenêtres pour applaudir ceux que l’on présente déjà comme les héros de la crise. Mais comment la vivent-ils, eux qui sont en première ligne, jonglant entre les heures supplémentaires et les risques sanitaires? Comment tiennent-ils le coup face à ce séisme, dont personne ne connaît encore la magnitude?

«On avance à tâtons», lâche Evodie Pahud. Cette infirmière de 28 ans a vu son service de cardio-médecine aux HUG se vider jeudi dernier pour accueillir des patients souffrant du Covid-19. Et l’équipe est sous pression. «Tous les jours, on reçoit des informations différentes. Je ne sais jamais de quoi ma journée sera faite. Il y a un afflux de patients énorme et, en même temps, on nage en plein inconnu. On s’apprête à courir un marathon, alors on serre les dents», résume-t-elle.

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Outre l’angoisse des patients à gérer, l’infirmière surveille minute par minute leurs constantes vitales, qui peuvent rapidement se détériorer. Des scènes qui marquent. «Certains commencent à avoir de la température, l’oxygène monte moins au cerveau, il faut alors immédiatement les transférer aux soins intensifs… et bien souvent, on ne sait pas ce qu’ils deviennent.»

Evidemment, le personnel soignant se sait particulièrement exposé. En France, plusieurs médecins sont déjà décédés des suites du virus. Si Evodie Pahud craint pour sa santé, elle relativise – elle n’a pas d’autre choix. «On ne peut qu’espérer passer entre les gouttes. On verra bien…»

«Larmes aux yeux»

Jour par jour, heure par heure, même: telle semble être la philosophie prédominant au sein des équipes soignantes. «De toute façon, il faut y aller. On réalisera l’ampleur de tout ça après coup», estime Alexandrine Roten. Forte de trente ans d’expérience, cette infirmière a été affectée début février au Secteur E des HUG, nouveau service dédié aux dépistages. Un triage à la chaîne et des horaires de douze heures – les mêmes que son chef et son compagnon, ambulancier. «On est des urgentistes, on aime l’adrénaline!»

Le moral est bon, sauf lorsqu’il s’agit d’évoquer la pénurie de matériel touchant les hôpitaux. «Je trouve écœurant de voir des gens se promener avec des masques alors que nous ne savons pas si nous en aurons demain, déplore la Genevoise. Je dois vraiment faire preuve d’abnégation.» Mais Alexandrine Roten reste touchée par les encouragements de la population, qui donne de la voix aux balcons. «L’autre soir, j’étais à l’hôpital et je les ai entendus derrière la vitre. Nous étions plusieurs à avoir les larmes aux yeux.»

Enseignements à tirer

Une reconnaissance qui motive, tout comme le sentiment d’être utile. «C’est une chance de pouvoir aider. A côté, rester à la maison me paraîtrait frustrant!» Anne* n’était pourtant pas censée la quitter. Fraîchement diplômée de médecine, cette Genevoise profitait d’une année sabbatique lorsqu’un coup de fil, mi-mars, l’invite à rejoindre les rangs des HUG. Elle dit oui, sans réfléchir. Deux jours plus tard, elle enfile déjà la blouse blanche.

Une première plongée plutôt… musclée. «On peut dire que j’ai été lâchée dans l’arène... l’ambiance est tendue.» Mais l’expérience, formatrice – et l’esprit d’équipe prime. «On ne compte pas nos heures et tout le monde se montre solidaire.»

Cet élan commun, Dumeng Décosterd, médecin-chef des soins intensifs du Réseau hospitalier neuchâtelois, l’observe aussi. Son équipe échange régulièrement avec d’autres médecins cadres romands et du Tessin, au sujet de l’évolution des symptômes notamment. «Il faut dire que personne n’a encore vécu de situation similaire, dite de médecine catastrophe, où l’on risque de devoir prendre des décisions pour un grand nombre de patients à la fois. A part peut-être l’accident du tunnel de Sierre en 2012.»

Outre la création d’unités et de lits supplémentaires, à l’hôpital de Pourtalès, où Dumeng Décosterd est basé, c’est toute l’organisation des services qui a dû être repensée – avec des synergies inédites. «L’anesthésie, la pneumologie, les soins intensifs, tous collaborent et tirent désormais à la même corde. Mieux se connaître entre les services, c’est une chance à saisir et un enseignement positif à tirer.»

Demander de l’aide

Même son de cloche du côté de Morges. Eric Janicaud, directeur des soins aigus de l’Ensemble hospitalier de La Côte, a dû transformer des services de chirurgie en unités Covid, réaffecter le personnel et changer les pratiques. «Ce rapide décloisonnement des services s’est fait dans un esprit hyper-constructif, avec une certaine humilité aussi, où chacun accepte d’apprendre de l’autre.» L’anxiété demeure malgré tout, devant l’incertitude et les chiffres qui défilent. «Ce tsunami qu’on prédit, va-t-il arriver? La vague fera-t-elle 5, 10, 20 mètres?»

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Des peurs qui peuvent submerger, voire paralyser, et que les hôpitaux ont anticipées avec la même réactivité. Au CHUV, une hot-line a été mise sur pied en vingt-quatre heures pour répondre aux questions des soignantes et soignants. Du jamais-vu. «Habituellement, l’unité temporelle de l’hôpital avoisine les six mois, inertie normale d’un grand établissement», note Thierry Currat, médiateur aux commandes de la hot-line avec une dizaine d’autres professionnels mobilisés.

Actuellement, sa ligne reçoit jusqu’à 80 appels par jour, dont de nombreux collaborateurs soucieux de préserver leurs proches. «Comme ce cadre de service, avec deux enfants et une femme très fragile, conscient qu’introduire le virus à la maison pourrait avoir des conséquences dramatiques, tout en voulant éviter de transmettre son inquiétude aux équipes, se souvient Thierry Currat. On sent un vrai tiraillement entre la sphère professionnelle et privée.»

Chat et yoga

Aux HUG aussi, on se mobilise pour maintenir le moral des troupes. En plus d’une ligne téléphonique, des psychologues ont été dépêchés dans toutes les unités Covid pour offrir une première écoute et un soutien immédiat. «L’idée était de simplifier mais aussi de déstigmatiser la démarche, parfaitement normale face à une situation extraordinaire», précise Guido Bondolfi, coordinateur de la cellule de crise. «Les soignants, par leur nature, s’occupent plus facilement des autres et n’ont pas l’habitude de chercher de l’aide.» Epuisement professionnel, vécus traumatiques… Guido Bondolfi prévoit malgré tout une augmentation exponentielle des demandes ces prochaines semaines.

«Ce qui m’occupe l’esprit, ce sont surtout les décisions prises pendant la journée, je doute d’avoir eu raison de vérifier tel ou tel paramètre vital, par exemple, et j’y repense.» Jeune médecin au CHUV sur le front du coronavirus, Sophie* est de ceux qui ont du mal à débrancher, le soir à la maison. «Je suis très connectée et passe beaucoup de temps sur Twitter, où la communauté médicale est active. Ça n’aide probablement pas…»

Pour se vider la tête, Sophie a tout de même des parades: suivre des cours de yoga sur YouTube ou s’occuper de son chat, adopté juste avant la crise. Et penser à l’histoire, avec un grand «h». «Aujourd’hui, on donne tout. Et on racontera ça à nos enfants.»

* Prénom d’emprunt


Loi sur le travail: de l’eau dans le gaz

Vendredi dernier, le Conseil fédéral a suspendu les dispositions de la loi sur le travail dans les hôpitaux luttant contre le coronavirus, autorisant notamment des horaires plus étendus. Une mesure plutôt mal reçue dans les rangs des soignants

De salle en salle, de couloir en couloir, les forces hospitalières semblent actuellement se concentrer sur un seul et même but: la bataille contre le virus. Mais une annonce est venue troubler les esprits, et faire grincer quelques dents: la récente suspension des dispositions de la loi sur le travail, décidée vendredi dernier par le Conseil fédéral.

En particulier, la nouvelle ordonnance qui stipule que «dans les services des hôpitaux confrontés à une augmentation massive du travail […] les dispositions de la loi du 13 mars 1964 sur le travail relatives au temps de travail et de repos sont suspendues». Autrement dit, exit les semaines à 50 heures maximum et les pauses régulières obligatoires, et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Une annonce qui n’a pas tardé à faire réagir. «L’épidémie ne va pas durer deux semaines, mais des mois! Il faut qu’on puisse tenir, ce qui implique des heures de repos suffisantes, lâche un médecin genevois. Il y a d’autres solutions, comme l’engagement de soignants, qu’ont déjà amorcé les hôpitaux.»

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Pour un collègue, médecin assistant à Lausanne, le message s’apparente tout bonnement à un désaveu des autorités. «Tous les collègues s’étaient déjà organisés pour faire face à la vague et, soudainement, le Conseil fédéral décide qu’il a la mainmise sur tout. Comme s’il fallait nous contraindre pour que nous ne désertions pas… C’est ça, l’image qu’ils ont du personnel soignant? Pour moi, la confiance est brisée. Pour l’instant, on se concentre sur les patients, mais dès que la crise est finie, je descends dans la rue!»

Trop vague

Une décision unilatérale, sans consultation préalable: c’est aussi ce que déplore le Syndicat des services publics (SSP), dénonçant de nouvelles dispositions dangereuses car trop vagues. «Elles ouvrent une zone de non-droit dans laquelle certains employeurs risquent de s’engouffrer, note Beatriz Rosende, secrétaire centrale au SSP. Rappelons aussi que le cadre légal de départ est déjà incroyablement permissif, autorisant des semaines de plus de 60 heures si nécessaire, ce qui est déjà énorme pour des métiers lourds physiquement et psychologiquement.»

Le SSP a lancé une pétition en ligne, exigeant du Conseil fédéral un retour en arrière. Elle approche déjà les 25 000 ou 30 000 signatures rien qu’en Suisse romande.

Vision commune

Du côté de l’Association suisse des médecins assistants et chefs de clinique (asmac), le ton est plus nuancé. «L’heure est avant tout à l’union des forces. Nous devons travailler main dans la main pour endiguer la pandémie», souligne Agathe Evain, présidente de la section vaudoise. L’association a toutefois exigé l’assurance de la compensation des futures heures supplémentaires – avec succès – et compte désormais sur le dialogue avec les directions pour savoir comment elles envisagent de protéger leurs employés, et la tenue de négociations au sein de chaque hôpital, où les conventions collectives diffèrent.

Le dialogue, c’est aussi ce que préconise H+, l’organisation nationale des hôpitaux, cliniques et institutions de soins publics et privés. «Cet assouplissement de la loi nous permet une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail, mais la santé et la sécurité de nos collaborateurs priment. Aussi, il faut trouver une vision commune dans notre manière de l’appliquer», précise sa directrice, Anne-Geneviève Bütikofer. Une rencontre avec l’ensemble des partenaires sociaux est d’ailleurs prévue cette semaine, et l’organisation est confiante: «Au final, nous sommes tous mus par deux dénominateurs communs: assurer la protection du personnel et vaincre la pandémie.»