Voilà cinq ans, dans ces mêmes colonnes, nous évoquions la saga d'une armée de 29 000 jouets en plastique pour le bain qui dérivaient sur l'océan Pacifique (lire LT du 15.12.1998). Cette cargaison insolite avait été perdue le 10 janvier 1992 par un navire qui reliait Hongkong à Tacoma (Etat de Washington, côte Ouest des Etats-Unis). Mal arrimé, un container était tombé à l'eau lors d'une tempête à proximité du 45e parallèle, délivrant son contenu de canards jaunes, pour l'essentiel, mais aussi de quelques tortues bleues, grenouilles vertes et blaireaux rouges.

Dès novembre 1992, des centaines de canards pour enfants ont été retrouvés échoués sur les côtes de l'Alaska. Deux océanographes américains, Curtis Ebbesmeyer et James Ingraham, ont alors eu l'idée de modéliser sur leurs ordinateurs les trajectoires des jouets. Ils voulaient en savoir plus sur l'interaction complexe des vents et des courants maritimes de surface sur un objet flottant, un domaine de recherche océanographique encore relativement peu étudié. Une recherche qui intrigue pourtant nombre d'acteurs maritimes. Entre autres l'industrie de la pêche, intéressée par la manière dont dérivent les œufs et larves de poissons près de la surface de l'eau.

Une partie de la flotte de canards en plastique a effectué le tour de l'immense océan Pacifique en trois ans. «Nous avons récemment fait une découverte inattendue: des objets peuvent dériver dans le Pacifique sans jamais toucher la terre ferme pendant de longues périodes, a confié Curtis Ebbesmeyer au quotidien londonien The Guardian. Ces périodes peuvent aller jusqu'à trente années. Les objets suivent alors une orbite elliptique entre le Japon et l'Amérique du Nord».

Une autre section de l'armada est partie vers l'Asie du Sud-Est ou Hawaï. Un troisième équipage a mis le cap sur le détroit de Béring avant d'être pris, au milieu des années 90, dans les glaces de l'océan Arctique. Selon les océanographes, les jouets ont dû dériver pendant des années avec la banquise. Après avoir emprunté le célèbre Passage du Nord-Ouest, ils ont, selon toute vraisemblance, recouvré la liberté en 2001 ou 2002 dans l'Atlantique Nord. Onze années après leur naufrage, les canards sont attendus cet été sur les rives du Canada, de la Nouvelle-Angleterre, voire en Islande. Selon Curtis Ebbesmeyer, qui lance un appel international de recherche, y compris en Europe, les canards devraient aujourd'hui avoir perdu leur belle couleur jaune. Les jouets portent tous l'inscription «The first years».

Leur traque depuis 1992 a permis aux deux océanographes de créer un logiciel de simulation informatique des objets qui dérivent. Baptisé «Oscur» («Ocean Surface Currents Simulation»), le modèle a valu à Curtis Ebbesmeyer une collaboration inattendue avec les polices américaines et britanniques. Celles-ci lui ont demandé à plusieurs reprises de modéliser sur ses ordinateurs la trajectoire maritime de corps humains ou celle de navires abandonnés. Il a ainsi pu prédire qu'un marin pêcheur porté disparu en 2002 dans la mer de Béring aurait dû s'échouer sur une île déserte au large de l'Alaska. Les restes du malheureux marin ont été retrouvés sur cette île précise le mois dernier.