Société

Partir en vacances en restant chez soi

Chercher désespérément quelqu’un pour nourrir le chat, prendre le risque d’une attaque terroriste ou attraper le chikungunya, très peu pour les adeptes des vacances à la maison, une nouvelle forme de villégiature qui gagne à être connue, selon eux

Comme les hirondelles au printemps, la rengaine revient chaque début juin. Devant l’école de sa fille, dans l’ascenseur de l’immeuble, dès qu’elle échange avec des proches au téléphone, Héloïse s’entend demander: «Et sinon, tu pars où cet été?» Le silence «un peu méprisant» qui suit inévitablement la réponse, «nulle part», l’amuse. «J’ai deux semaines en août, et je suis si épuisée par le travail que la seule idée d’organiser un périple m’expose au burn-out.»

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Cette mère de famille préfère profiter de Genève durant la saison la plus délicieuse pour traîner. Car, avec un peu d’imagination, on peut tout y faire, même s’évader. «Récemment, je suis tombée sur des photos du lac dans les années 60, il était immonde. Impossible de se baigner. Maintenant, il vaut toutes les plages méditerranéennes. Mais peu de gens me comprennent. Ils se forcent à répondre: sympa… de rester.»

S’offrir le luxe de regarder autour de soi

Trop occupés à chercher l’endroit du bout du monde où personne n’est encore allé (bonne chance) pour briller devant la machine à café en septembre, les stakhanovistes du long-courrier passent à côté de la nouvelle distinction: les vacances «staycation» (contraction de stay, rester, et vacation, vacances), que les Italiens nomment aussi «vacances-taupe». Apparues à la suite du krach financier, il y a 10 ans, elles résistent à la reprise économique, preuve qu’elles sont davantage qu’un repos par défaut.

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«La psychologie des vacances est en train d’évoluer, constate l’anthropologue du voyage Jean-Didier Urbain (auteur de Le voyage était presque parfait et Au soleil. Naissance de la Méditerranée estivale, Ed. Payot). On souhaite avant tout vivre une autre temporalité, un décalage. Or les rythmes soutenus et les mobilités dues aux contraintes professionnelles rendent très attractive l’idée de prendre enfin le temps d’apprécier son environnement. S’offrir le luxe de regarder autour de soi, tel le voyageur immobile de Huysmans, dans A rebours, qui se transporte aux antipodes par le rêve et les images…»

C’est peut-être aussi une rébellion plus ou moins consciente aux ravages occasionnés par les «migrants de plaisance», tous ces touristes débarquant telles des sauterelles dans les pays aux ressources les plus limitées, en quête «d’authenticité», avant d’en repartir des clichés azur pleins le smartphone, et autant de nuisances au crédit. Car, désormais, plus d’un milliard d’estivants quittent chaque année leur pays d’origine pour se détendre au bout d’un vol low cost. Une catastrophe écologique, humanitaire et morale, même si, oui, cette transhumance fait vivre les populations locales… au prix fort.

Le péril touristique

Des exemples? La passion pour les séjours en croisière (notamment liée à l’angoisse diffuse d’attentats terroristes) ravage la Méditerranée (58 millions d’arrivées internationales en 1978, selon l’Organisation mondiale du tourisme… 500 millions prévues en 2030); l’engouement pour la Croatie, «destination tendance», défigure ses côtes avec des complexes hôteliers; les habitants de Barcelone manifestent car les propriétaires les expulsent pour loger toujours plus de visiteurs; un projet d’aéroport international menace les terres quechuas au Pérou; les villages de montagne à Majorque subissent des coupures d’eau constantes pour alimenter les all-inclusives de Palma; Venise se vide de ses autochtones harassés par les 22 millions de touristes annuels qui la piétinent (pour une ville 35 fois moins peuplée)…

En 2014, WWF et Suisse Tourisme lançaient même l’initiative «On reste ici», avec des offres de détente locales et écoresponsables, rappelant le bilan carbone désastreux de diverses destinations lointaines et prisées. Il faut dire que les Suisses prennent deux fois plus l’avion que les Français, les Allemands ou les Italiens…

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voyageurs 
en quête de sens

A contre-courant, Héloïse a déjà prévu d’aller prendre de la hauteur sur le Salève, de redécorer sa maison, de profiter des musées vidés en août, d’écumer les festivals en plein air, et toutes les offres que sa ville propose aux estivants «taupes», comme elle: «Les villes ont compris que les habitants étaient les premiers visiteurs, et développent un tourisme endogène garantissant le fonctionnement économique et la stabilité de la population, note Jean-Didier Urbain. Avec des fêtes comme celle des voisins ou de la musique, l’espace urbain devient quasiment un hotel club. Par contre, plus la ville est grande, plus les autochtones s’en extraient l’été: un ouvrier en milieu urbain part ainsi plus qu’un cadre en milieu rural. Les envies d’ailleurs dépendent aussi de l’environnement.»

Enfin ne rien faire

Même si elle raffole de Genève sous 30 degrés, Héloïse s’exporte un été sur trois au Brésil, pays d’origine de son conjoint. «Les gens me demandent si j’ai visité le Pantanal, l’Aquario, Rio… S’ils savaient. Même là, je stagne chez belle-maman, dans une ferme en bord de route où passent sans cesse des poids lourds. Mais je me fiche de visiter tel monument où il faut faire trois heures de queue, je préfère prendre un bain de famille.»

Bouger pour bouger n’intéresse plus. Même quand son voisin revient de Mongolie. La destination compte moins que la façon de se l’approprier.

Jean-Didier Urbain, anthropologue du voyage

Alice aussi n’aime rien tant que larguer Lausanne, fin juillet, pour aller se faire papouiller, à 40 ans passés, dans le chalet familial au bord du lac de Morat. «Un vrai bain de névroses héréditaires, plaisante-t-elle. Mais j’ai trop payé de locations décevantes à l’autre bout du monde, avec literie douloureuse, bagages perdus, turista, engueulade de couple parce que je ne sais pas lire une carte, panique quand les enfants avaient 40 de fièvre au fond de la pampa… Plus je vieillis, plus je veux du calme.»

Comme un réflexe de survie face à un monde perçu comme toujours plus hostile, et à une globalisation perçue comme toujours plus incontrôlable, les vacances chez soi – ou juste à côté – répondent aussi à la nouvelle philosophie des vacances qu’observe Jean-Didier Urbain: «Bouger pour bouger n’intéresse plus. Même quand son voisin revient de Mongolie. La destination compte moins que la façon de se l’approprier.»

Les voyages ressemblent à un jeu de rôle: les Cévennes sur les traces de Robert Louis Stevenson, Lisbonne derrière Fernando Pessoa, Venise avec les yeux de Visconti… Il faut qu’un fil rouge donne un sens à nos comportements, ce qui rend moins nécessaire le lointain. On comprend que le voyage à domicile peut être tout aussi pourvoyeur d’exotisme…»

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