Pascal Couchepin s'approche de la fenêtre pour avoir un peu plus de lumière. Il tourne les pages d'un volume au papier un peu jauni pour montrer quelques illustrations hautes en couleur de son dessinateur favori. «J'aime bien Albert Dubout, ça a de la vie, c'est drôle», lance-t-il sur le ton saccadé qui lui est si personnel. Dubout et ses caricatures qui illustrent le burlesque et les galéjades de la vie du terroir.

Le conseiller fédéral tient dans ses mains une édition assez rare du livre «Clochemerle» écrit par un certain Gabriel Chevalier dans les années 20. Il raconte avec bonheur l'histoire de ce petit village français où la gauche veut renverser la mairie de droite et où la polémique naît autour de la construction d'un pissoir public sur la place du village. Dubout est aussi passé par là. Plus loin, il montre une série de livres de Pagnol ou de Rabelais, toujours illustrée par le même. «Le bouquiniste à Berne sait maintenant que j'aime bien ce dessinateur et m'appelle s'il trouve quelque chose.»

A Berne, Pascal Couchepin loue un appartement de fonction dans une des ailes de la Maison de Watteville. Les plafonds sont hauts, l'endroit est sobrement meublé par du mobilier hérité en partie du côté de sa mère. Dans un large corridor qui distribue sur de larges pièces, on peut observer la première passion du conseiller fédéral, guère secrète celle-là, sa ville de Martigny, dont de multiples gravures de différentes époques ornent les deux côtés. Dans les autres pièces, on découvre quelques tissus coptes, une estampe japonaise ou une lithographie de Vasarely.

Mais c'est dans la pièce du fond, où trône un majestueux fourneau recouvert de catelles bleues et blanches, que le conseiller fédéral cache ses trésors personnels, ses livres et ses documents. Ce n'est pas sans fierté qu'il met son hôte à la question devant une lettre exposée, paraphée d'un trait énergique, mais guère lisible. Non, on ne sait pas. Il s'agit d'une missive de Napoléon au général Clarke. Authentique document daté de 1808.

Le chef du Département de l'économie consacre en fait ses rares moments de temps libre à une passion peu connue dans le grand public, les livres anciens et les documents historiques. Ses goûts sont pour le moins éclectiques. Si Dubout figure en bonne place dans sa bibliothèque, il doit la partager avec Jean-Jacques Rousseau. On y trouve une édition du «Discours sur l'économie politique» de 1778, le «Contrat social», les «Rêveries d'un promeneur solitaire», les œuvres complètes de 1793, ainsi qu'une lettre manuscrite. Pascal Couchepin reconnaît toutefois, peut-être avec Christophe Blocher, que le marché est tendu aujourd'hui autour de Rousseau: «Cela devient hors de portée, même pour quelqu'un comme moi qui est relativement à l'aise.»

Son intérêt pour le siècle des Lumières se manifeste également dans une édition originale et complète de «L'Histoire naturelle de Buffon». L'a-t-il lue? «Non, mais j'apprécie les illustrations. Le soir, quand j'ai un moment je feuillette.»

Plus loin, on passe à quelque chose d'autrement sérieux. Le conseiller fédéral présente avec un sourire en coin Les Œuvres complètes de Machiavel, datées de 1790: «Ce n'est pas important d'avoir l'édition originale, ce que j'apprécie, c'est l'objet, la qualité de l'édition.» On ne parlera pas du contenu. Le prince est d'humeur à la détente.

«J'ai commencé à m'intéresser aux livres il y a une vingtaine d'années, explique-t-il. J'apprécie surtout les livres illustrés, mais aussi les classiques, les œuvres de Gide ou d'Anatole France. J'achète également des livres anciens pour les enfants.»

Serait-il nostalgique? «J'aime les objets qui s'inscrivent dans la durée, le fait de tenir un livre qui a plus de deux cents ans et a passé dans différentes mains.» Si l'on revient à ses lectures de jeunesse, Pascal Couchepin réfléchit un instant et sort pour le moins des sentiers battus: «Je me souviens par exemple des documents du capitaine Copt, un Valaisan propriétaire d'une compagnie militaire et chaud partisan de la Révolution française, un notable profrançais durant l'occupation du Valais.» Et d'ajouter fermement: «J'aime bien les histoires avec des esprits libres en exil intérieur.»

Car avec lui resurgit toujours le Valaisan radical, dont la pensée est tout imprégnée de l'histoire, du souvenir de la lutte de la Jeune Suisse contre la Vieille. Là, sa passion pour les livres rejoint une passion encore plus secrète, liée elle aussi à la mémoire, une mémoire curieuse des gens, des anecdotes, des liens de famille, des fortunes faites ou défaites, des carrières politiques des uns et des autres, même les plus insignifiantes. Il rejoint alors la truculence de Dubout peignant la place du village de «Clochemerle» et l'on perçoit parfois, derrière la carapace de l'homme politique, un mélange de tendresse et d'ironie pour des personnages qui appartiennent à son univers, dont il est le narrateur omnipotent. Il ne reste qu'à espérer qu'un jour il en fera un livre qui ravira les collectionneurs.