Le chiffre surprend, mais il est sans cesse confirmé. Aujourd’hui, après plus de soixante ans de féminisme actif, 80% des tâches domestiques sont toujours assumées par les mères. A cette charge concrète, vient s’ajouter la charge mentale qui relève de l’organisation et de l’anticipation. Et, comme le monde a visiblement beaucoup besoin des femmes, le confinement a encore ajouté la charge émotionnelle, c’est-à-dire la préoccupation du bonheur de chacun, à l’addition déjà salée.

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Les raisons de cette disparité hommes-femmes? «Ce n’est pas la faute des pères, mais celle de l’aliénation des mères occidentales orchestrée au sortir de la Première Guerre mondiale pour les transformer en fées du logis et en consommatrices», répond Patricia Mignone, coach et formatrice pour adultes. Des solutions? «Que les mères se libèrent de la culpabilité et du sacrifice, qu’elles prennent soin de leurs besoins pour enfin réaliser qu’elles se maltraitent en jouant 24h/24 ce rôle de «parfaite ménagère» et qu’elles maltraitent leurs proches en repassant derrière eux quand ils contribuent à l’effort domestique.»

Plus facile à dire qu’à faire, admet la coach et auteure belge. Voilà pourquoi, du 5 au 13 juillet, elle propose Les Conversations autour de la charge mentale, une opération en ligne qui met à disposition gratuitement la parole de 25 experts sur cette question de la libération et orchestre des moments d’échanges en direct.

Patricia Mignone, les femmes vous disent qu’elles souffrent de tout faire à la maison et vous leur répondez qu’elles sont responsables de leur malheur. Dur, non?

L’idée n’est pas, bien sûr, de les accabler, mais de les aider à réaliser qu’elles sont conditionnées par un système qui ne les aime pas et fait d’elles des robots formatés à être occupés à 100% de sorte à ne jamais pouvoir écouter leur voix intérieure et prendre soin d’elles.

Vous reliez ce conditionnement à l’économie de marché…

Oui. Au sortir de la Première Guerre mondiale, lorsqu’il s’est agi de relancer l’économie, des études en marketing américaines ont démontré que les femmes pouvaient y contribuer largement en raison de leur influence en matière de consommation. Dans La Femme mystifiée, Betty Friedan décrit très bien la construction du mythe de la femme coquette, discrète et dévouée, assignée à veiller à la perfection du foyer et comment ce mythe a provoqué le boom de l’électroménager. Aujourd’hui encore, on estime que les femmes représentent 75 à 80% du pouvoir d’achat d’un foyer. Cela signifie que ce sont malheureusement aussi les femmes qui, majoritairement, font tourner cette économie dont on sait l’incidence désastreuse sur l’écologie.

Mais, plus que le souci d’un foyer rutilant, la charge mentale porte sur l’éducation des enfants, non?

Oui, et dans son intervention dans le cadre des Conversations, la psychologue clinicienne Aline Nativel Id Hammou expliquera comment les enfants sont aussi victimes de ce diktat de la productivité. Sans doute pour se rassurer, les parents, mères en tête, chargent trop le bateau de leur progéniture. Excellence scolaire, apprentissages musicaux, exploits sportifs, comportement sur-adéquat, etc., de lourdes responsabilités pèsent sur les épaules des petits qui, souvent, répriment leur enfance pour être aimés de leurs parents.

Les mères essaient peut-être simplement de répondre à la longue liste des exigences sociétales…

Certes, mais elles feraient mieux d’arrêter d’anticiper les besoins qu’elles prêtent à leurs enfants pour se rendre simplement disponibles. Un petit garçon a confié à Aline Nativel Id Hammou qu’il aurait préféré que sa maman soit plus disponible pour lui plutôt qu’elle lui fasse un super gâteau d’anniversaire en forme de licorne. Instinctivement, les enfants sentent quand les parents sont là, sans être vraiment là… Donc, d’un côté, les enfants se sentent obligés de performer dans tous les domaines et de l’autre, ils ne sont pas assez nourris émotionnellement, du fait de l’indisponibilité ou de l’hyper-contrôle de leurs parents. Le tableau est parfois très dark.

Comment rééquilibrer la situation?

Caroline Von Bibikow, communicologue qui s’exprimera aussi la semaine prochaine, propose de ritualiser des moments d’échange, en couple et/ou en famille, durant lesquels les proches abordent des sujets agréables: des bons souvenirs, des projets motivants, des choses qu’on fait ensemble et qui nous font plaisir, etc. C’est une belle manière de briser l’association «communication égale conflit».

Une fois que l’échange est fluide – et c’est rapide!- on peut entrer ensemble dans un processus de coéducation au partage des tâches, en exprimant nos besoins et en veillant à ce que chacun se sente entendu. Coéducation, car les cliniciens observent que, en grande majorité, les mères ont beaucoup de peine à valoriser les propositions alternatives aux leurs en matière de gestion domestique! Elles ont le sentiment de savoir ce qui est bon pour tous et s’enferment ainsi dans le syndrome de la charge mentale. La communication feelgood restaure le lien et le sens de la coopération.

Mais pourquoi les mères sont-elles autant obsédées par le contrôle?

D’après les expériences qui me sont restituées, ce besoin de contrôle domestique peut être un phénomène de compensation. Comme les femmes sont parfois humiliées sur leur lieu du travail, régner à la maison leur donne inconsciemment un certain pouvoir. Pour celles qui occupent des postes gratifiants, elles expliquent leur hyper-contrôle domestique par la peur d’être taxées de mauvaises mères et par la culpabilité qui l’accompagne.

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A cet égard, j’aimerais que les femmes soient plus solidaires entre elles et que le principe de sororité s’applique vraiment. Je suis souvent surprise de voir à quel point les critiques les plus acides envers les femmes proviennent de femmes. De ce devoir de bien faire et de cette tendance à tout juger, nous devrions aussi nous libérer!

D’où le retour à l’état sauvage que vous préconisez?

(Rires) Sans aller jusqu’à l’état sauvage, j’invite souvent mes étudiantes à céder à leurs envies, à prendre la clé des champs, à s’échapper pour aller marcher ou à tout lâcher l’espace d’un instant. Ça peut être aussi écouter de la musique, peindre, coudre, danser, méditer, lire un bon livre, etc. Même si les enfants sont présents… surtout, si les enfants sont présents!

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Quand la mère est heureuse et épanouie, les enfants sont instinctivement plus calmes et plus joyeux. Je vais même plus loin. Si la mère déserte la cuisine, les enfants se font et lui font spontanément à manger. Je l’ai vu plus d’une fois! Mais, pour cela, il faut aussi qu’elle fasse confiance et qu’elle laisse ses proches agir à leur manière. Si elle passe derrière pour tout refaire à son idée, elle sabote le désir de participation.

Comment arriver à lâcher quand la société vous assigne ce rôle de robot bourreau?

Plusieurs interventions des Conversations vont dans ce sens. On invite les femmes à retrouver la sorcière en elles, c’est-à-dire la personne qui s’écoute, qui est connectée à sa vraie nature. Qui s’autorise à être singulière, différente, hors norme. De nombreuses femmes viennent vers moi en disant qu’elles aimeraient reprendre l’étude d’un instrument de musique, mais qu’elles n’ont pas le temps. Quand on regarde ensemble leur activité à la maison, on s’aperçoit qu’elles cèdent à deux grands classiques de la charge mentale: l’ergomanie et la loi de Parkinson.

C’est-à-dire?

L’ergomanie définit le besoin d’être toujours occupée pour le bien de sa famille. Et la loi de Parkinson établit que si on a deux minutes pour faire une valise, on la fait en deux minutes, mais que si on a une journée, on la fait en une journée. Autrement dit, parce que les femmes sont éduquées à privilégier le faire sur l’être, elles font inconsciemment durer le temps de leurs tâches, ce qui les empêche de s’occuper d’elles. C’est incroyable!

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Voilà pourquoi je suis parfois directe avec mes étudiantes en formation. Je leur dis par exemple: «Et si tu oubliais le reste du monde pour te remplir de toi en t’offrant tout ce que tu te refuses?» Vous ne pouvez pas imaginer à quel point toute la famille va mieux quand la mère s’épanouit! Les Anglo-Saxons le résument très bien avec cette phrase: «Quand maman va, tout va.»


Les Conversations autour de la charge mentale, du 5 au 13 juillet, événement en ligne gratuit