«Patrick marchait devant, Philippe le suivait de très près. Il l'a vu disparaître en «porte», soit sur le côté. Un peu comme quelqu'un qui ouvrirait une porte justement. Ce qui veut dire que quelque chose a lâché, à quel niveau on ne sait pas.» Jean-Paul Vion, directeur adjoint de l'Ecole nationale de ski et d'alpinisme de Chamonix (ENSA), n'en savait pas plus jeudi soir sur la chute fatale de Patrick Berhault. Un des alpinistes les plus doués de sa génération, tombé mercredi alors qu'il tentait d'enchaîner 82 sommets alpins de plus de 4000 mètres avec Philippe Magnin. Des cimes que les deux hommes auraient souhaité conquérir en 82 jours, pour la beauté de la rime. Mais ils ont dû se plier aux conditions météo et ralentir leur marche. Avec le sourire, car la montagne n'était pas un terrain de défi absurde pour eux.

«Patrick était un puriste, relève Jean-Paul Vion. Il était très proche de la montagne, de son environnement d'une manière générale. Il était très attachant, un peu méridional, il venait de Marseille. Il parlait volontiers, communiquait avec facilité tout en étant aussi un peu réservé. Depuis 1991, il travaillait comme guide chez nous et je ne l'ai jamais vu s'énerver. Sa démarche était profondément originale. Avec Philippe ils ont choisi de réaliser les étapes de liaison à ski ou en vélo. Ils n'ont pas fait intervenir l'hélicoptère. Les sommets qu'ils ont gravis ne représentaient pas de grandes difficultés pour eux, si ce n'est leur enchaînement. Je pense que c'était aussi une histoire d'amitié.»

Partis le 1er mars, les deux hommes venaient de gravir leur 66e sommet. Mercredi ils avaient quitté leur bivouac et projetaient d'avaler successivement le Täschhorn (4491 m), le Dom (4545), la Lenzspize (4291) et le Nadelhorn (4327), dans le massif des Mischabel (VS), entre Saas-Fee et Zermatt. A 11 h 25, sur l'arête nord du Täschhorn, un passage sans difficulté pour des alpinistes de haut niveau, Patrick Berhault décrochait: une chute de 600 mètres. L'effondrement d'une corniche, probablement, aura mis fin à la carrière exceptionnelle de cet homme de 47 ans, père de deux enfants.

«Il a fait d'immenses parois, avec des 1500 mètres de vide sous les pieds et c'est là, dans un endroit facile, qu'il est tombé. Il suffit de tellement peu de chose, la montagne est toujours dangereuse», remarque Jean-Franck Charlet, guide à l'ENSA de Chamonix. «C'était un de nos meilleurs grimpeurs, poursuit-il, mais lorsqu'on est passé à l'escalade de compétition, Patrick s'est mis à l'alpinisme où il a de nouveau excellé. Il ne voulait pas entrer en compétition avec des hommes mais se mesurer avec la montagne. Et il a trouvé sa dimension dans les ascensions en solitaire. Il a été le premier à faire des grands enchaînements. Mais avec une approche particulière, il entrait dans sa démarche une notion de voyage, de découverte de l'homme.»

C'est sa traversée des Alpes, de la Slovénie à la Côte d'Azur (Menton), d'août 2000 à février 2001, qui l'a rendu célèbre. Différents amis alpinistes l'avaient accompagné dans ce périple riche de 22 sommets.

En France, mais aussi en Suisse, les amoureux de la montagne sont sous le choc. En janvier il avait participé comme guide à un week-end de prévention pour les amoureux du hors piste aux Marécottes (LT du 27.01.2004). «Il faut regarder, écouter la neige, disait-il. Suivant le son qu'elle renvoie lorsque l'on tape sur sa surface, on sait si elle risque de se fissurer et de partir en plaque.» Très calme, très modeste aussi, il parcourait les pentes les plus raides comme s'il arpentait son jardin. Les Alpes étaient son domaine, et même lorsqu'il lisait une carte, on le sentait en parfaite communion avec ses replis les mieux cachés. «Ici il y a une arête rocheuse, disait-il en suivant du doigt le dessin des courbes de niveau. On a l'impression qu'il y a un passage mais avec la neige, ce sera trop étroit.»

«C'était un champion de la polyvalence, résume David Michellod, fondateur de D-Syn, à Martigny, une entreprise de services tournant autour du freeride. Il grimpait la façade nord de l'Eiger comme personne, il était dans l'élite mondiale de l'escalade. Il avait une endurance hors normes. Il ne s'est pas arrêté un seul jour dans la succession des 66 sommets qu'il a faits. Et il ne se mettait pas du tout en avant.»

En 2003, toujours avec Philippe Magin, il avait réalisé les plus belles voies glacières du massif du Mont-Blanc à partir d'un camp de base situé à 3850 mètres. Neuf jours pendant lesquels ils avaient subi des températures descendant jusqu'à –25°.