Portrait

Patrick Seabase, l’échappée belle

Gravir les cols les plus redoutables en fixie? Le Bernois de 34 ans vit pour ce pari. D’un franc coup de pédale, il utilise l’accessoire favori des hipsters pour se lancer dans des prouesses sportives

Il dévale la pente, moulé dans une combinaison sombre. Sa silhouette longiligne tangue dans les virages, se cambre puis s’arc-boute pour attaquer la montée. A 34 ans, Patrick Seabase n’a qu’une obsession: conquérir les cols les plus redoutables, monté sur son fixie. Ce «vélo hybride» sans freins ni vitesses lui procure une sensation indescriptible. «L’impression d’être attaché à une fusée», lance le Bernois dans un français chantant. Cheveux en bataille, yeux aigue-marine: sous ses airs détachés, il parviendrait presque à faire oublier l’effort, ces longues heures d’ascension où le corps est sollicité à l’extrême. Avec ses quelque 25 500 abonnés sur Instagram, Patrick Seabase incarne un nouvel engouement pour ce vélo un peu particulier. 

Sur ce deux-roues-là, le cycliste n’avance qu’à la seule force des mollets. Pas d’appareillage, ni d’artifice sur lesquels se reposer. «Un jeu d’équilibre et de puissance, où le mental compte autant que le physique», précise Patrick Seabase. L’an dernier, ses exploits l’ont entraîné sur les versants escarpés du Maroc, d’Italie puis d’Espagne. C’est là qu’il s’attaque au plus haut col routier d’Europe, le Pico Veleta, en plein mois de novembre. 3400 mètres de dénivelé, une piste déserte et 2h30 de montée ininterrompue pour parvenir au sommet. Le tout sur son sol préféré: «l’asphalte avec de petits cailloux».

Effort et esthétique

Loin de la tête brûlée qui s’élance au hasard, Patrick Seabase est un athlète aux performances millimétrées. Un solitaire, mais pas un individualiste. A chaque sortie, une équipe de 2 à 8 personnes, le suit pour filmer son ascension en voiture, en hélicoptère, voire parfois avec des drones. La plupart des photographes et des vidéastes sont rémunérés à travers des projets sponsorisés, d'autres travaillent pour leur propre portfolio. Sur son cadran de carbone et d’aluminium, le cycliste recherche l’esthétique au-delà de l’effort. «Je n’aime pas rouler comme un robot, confie-t-il. Je vise une structure de pédalage, une profondeur, une amplitude dans le mouvement.» 

Enfant, Patrick Seabase fait du vélo, du roller, puis du skate-board pour s’amuser, «comme tous les gosses». De son adolescence baignée dans le rock métal et la new wave, il tire son look actuel et les nombreux tatouages qui recouvrent son corps jusqu’aux phalanges. Depeche Mode, Soundgarden, Alice in Chains: il se délecte de ces accents puissants qu’il reproduit à la guitare électrique. En 1994 à Neuchâtel, il assiste au dernier concert de Nirvana en Suisse, hissé sur les épaules de son père.

A 17 ans, il quitte le domicile familial pour s’installer en colocation avec huit potes plus vieux que lui. Un joyeux chaos. «J’ai compris qu’il me fallait laver tout moi-même, cuisiner ou plutôt chauffer des plats au micro-ondes pour survivre», sourit-il. Dans la foulée, il effectue un apprentissage dans une fiduciaire et décroche un diplôme d’ingénieur de systèmes. La voie professionnelle s’ouvre, il passe plusieurs années dans de grandes boîtes d’informatique avec, dans un coin de son esprit, un message lancinant encore non décrypté.

Coup de foudre

Sa première rencontre avec un fixie date d’il y a dix ans. «Un soir, un ami m’a montré une photo du nouveau vélo qu’il convoitait, raconte Patrick Seabase les yeux brillants. Son design épuré, minimaliste, sans câbles m’a profondément interpellé.» C’est le coup de foudre. Le lendemain, il achète un fixie en pièces détachées et le monte en un après-midi. Il commence alors à pédaler en ville puis s’aventure hors des grandes artères. «Thoune, Fribourg, j’ai enchaîné les allers-retours pendant plusieurs semaines, juste pour le plaisir, pour apprivoiser la machine.»

La vie suit son cours. Patrick Seabase pédale toujours plus. En 2008, il force les distances: 50, 100 puis 150 kilomètres à travers toute la Suisse. «J’ai toujours adoré la montagne, si tu veux monter des cols sans voiture, le vélo est la seule solution», plaisante-t-il. On rigole. «D’accord, ça demande un petit peu de mouvement, mais ça ne fait pas de mal.» Vivre de sa passion? La décision sera finalement «très organique, pas très réfléchie». «Quand, en grandissant, tu as toujours le même sentiment qui te suit, il faut l’écouter.»

Son premier vrai challenge: le col du Gurnigel, niché à 1600 mètres d’altitude dans les Alpes bernoises. Dix kilomètres de montée ultra-raide, une petite gourde sur le dos. «Oui, ça fait mal, mais quand tu as vraiment envie, le but masque la douleur.» Une tendance mystique? Presque. «J’ai un côté intellectuel et un côté instinctif, confie-t-il. Mon intuition ne me trahit jamais. J’ai appris à sentir les choses, je me fais confiance.» Quand il n’est pas en selle, il relit Bataille, Baudelaire, Sartre ou encore Nietzsche.  

Sport business? 

Aussi photogénique que charismatique, Patrick Seabase a tapé dans l’œil des marques depuis longtemps. Redbull, BMC, Samsung ou encore IWC comptent parmi ses sponsors. Au-delà du sport, le business? «Oui je vends mon image, reconnaît-il, mais pas n’importe comment. J’ai la chance de pouvoir presque toujours imposer mes conditions.» 

Le fixie ne possède pas encore de compétition dédiée. Ce n’est pas pour lui déplaire. «Jouer des coudes dans un peloton ne m’intéresse pas, confie-t-il. J’aime le vélo pour la liberté, parce qu’il me permet d’être en communion avec la nature. Gagner n’est pas un but en soi, je recherche avant tout l’expérience, les sentiments visuels, le ressenti.» Les scandales de dopage qui entachent la profession, il les observe de loin. «Ce n’est pas mon univers, je ne me pose même pas la question.»

Volcan hawaiien

Malgré tout, une décennie d’efforts quotidiens, cela laisse des traces. Le cycliste ne les dissimule pas. La douleur dans les muscles, l’usure, ce déséquilibre au niveau des genoux. Blessé l’an dernier, il a dû ralentir la cadence. «Il faut parfois écouter son corps, prendre le temps de souffler pour mieux repartir.» Son prochain pari? Le volcan hawaiien Mauna Kea, perché à 4207 mètres d’altitude. Patrick Seabase veut également tourner des documentaires dans des pays peu exposés, l’Angola, l’Inde. Là où le sable accroche un peu à la roue.


En bref

1983 Naît à Berne.

2008 Achète son premier fixie.

2008 Gravit le Gurnigel.

2017 Gravit le Pico Veleta.

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