portrait

Paul B. Preciado, par-delà le bien et le mâle

Le philosophe, écrivain et activiste transgenre s’appelait Beatriz jusqu’il y a quelques mois. Rencontre

Philosophe, écrivain et activiste transgenre, Paul B. Preciado s’appelait Beatriz jusqu’à il y a quelques mois

«Vous ne savez rien de ma joie.» Il est 11 heures sur la plaça del Pi, en plein cœur du quartier gothique de Barcelone. Le rendez-vous a été fixé là, «à côté de la cathédrale», avec le philosophe transgenre et professeur à la New York University Paul B. Preciado. Qui, jusqu’au début de cette année, s’appelait encore Beatriz et dirigeait le programme d’études indépendantes du Musée d’art contemporain de Barcelone (Macba).

C’est le jour de la fête de la Saint-Jean, la ville est déserte, les Catalans dorment encore, épuisés d’avoir trop célébré le solstice d’été. Le philosophe, disciple de Derrida, curateur d’art et militant politique n’est pas encore arrivé mais ce sont ses mots, prononcés lors d’un débat sur «Le courage d’être soi», puis imprimés dans l’une de ses chroniques du journal Libération, qui, déjà, emplissent l’air: «Vous m’octroyez aujour­d’hui le privilège d’évoquer «mon» courage d’être moi après m’avoir fait porter le fardeau de l’exclusion et de la honte pendant toute mon enfance. […] Mais vous ne savez rien de ma joie.»

Paul Preciado arrive enfin, chemise rouge à carreaux et à manches courtes, silhouette fine, cheveux courts poivre et sel, sourire affable. Il tend une main baguée de deux anneaux argentés en forme de tête de mort, s’assied, commande un café et un beignet, attrape au vol les mots – ses mots – qui flottaient orphelins avant son arrivée et poursuit, avec maestria, la conversation, comme si elle avait déjà commencé.

«Quand on appartient à une minorité, qu’elle soit sexuelle, politique ou raciale, la première chose qui t’est attribuée, c’est l’injure et la honte, glisse-t-il dans un français parfait, teinté d’un léger accent espagnol. Ce qui m’intéresse, c’est analyser de quelle façon la reconnaissance politique s’organise et se structure dans l’espace public à partir de ces deux variables-là. L’imposition de la norme est d’une violence extrême, elle s’apparente à une colonisation du corps et de la subjectivité.»

Preciado convoque Foucault, cite l’historienne féministe Donna Haraway, puis le théoricien post-colonialiste Achille Mbembé, et précise: «N’oublions pas que le langage est un système de représentations à l’intérieur duquel il est possible de se définir ou pas, à l’intérieur duquel on est considéré comme un citoyen ou pas, un homme ou une femme, un humain ou un animal. Les conditions de vie et de mort, de droit ou de non-droit, sont précisément données par ce cadre d’intelligibilité.

»A nous de modifier ces paradigmes pour transformer les conditions de production de la vérité. Je persiste à penser qu’il est possible de produire de la connaissance à partir des conditions mêmes de son exclusion, en ouvrant la notion de subjectivité politique et grâce à l’auto-expérimentation. La révolution est en marche, elle passera forcément par le corps et la transformation du langage.»

Le philosophe – qui s’est fait connaître du grand public en 2008 en publiant Testo Junkie, sexe, drogue et biopolitique, un essai tant philosophique qu’autofictionnel où il a ébauché sa théorie d’une ère «pharmaco-pornographique» et relaté sa prise quotidienne de doses de testostérone durant 236 jours comme une «expérimentation» d’intoxication volontaire «pour trahir ce que la société a voulu faire de moi» – marque une pause avant d’ajouter: «Pour ce qui est de ma biographie personnelle, bien sûr que j’ai fait l’expérience de la honte et de l’injure. Mais politiquement, je me suis construit hors de la binarité et dans l’exil.»

Avant de trouver le salut dans l’ailleurs, Paul naît Beatriz en 1970, dans la ville ultra-catholique de Burgos, au nord de l’Espagne, alors que Franco est encore au pouvoir. «J’étais fille unique dans une famille pas vraiment bourgeoise mais religieuse, de droite et proche de l’ establishment militaire. J’ai été une mauvaise élève et, en plus de questionner mon assignation sexuelle, je me sentais terriblement laide à cause d’une déformation congénitale de la mâchoire. On me surnommait d’ailleurs Fea-triz [de «fea», laid en espagnol].

»J’étais dans un pensionnat de jeunes filles, alors oui, pour moi, c’était une sorte de paradis lesbien, mais je n’étais pas à ma place. A 12 ans, j’ai été mise dans une école spécialisée pour surdoués. A 18 ans, j’ai enfin été opérée de la mâchoire. Mon enfance et mon adolescence ont certes été difficiles, mes parents ont mis du temps à m’accepter. Pour autant, mon parcours n’a rien d’héroïque. J’ai eu la chance d’avoir de l’humour, ai très vite commencé à politiser mon rapport au corps, j’ai pu partir et faire des études.»

Grâce à une bourse, Preciado quitte Burgos pour Madrid, puis ce sera New York et les études de philosophie aux côtés de Jacques Derrida à la New School, puis Princeton pour un doctorat de théorie de l’architecture. En 2000, il publie un Manifeste contra-sexuel, suivront Testo Junkie et, en 2011, Pornotopie, «Playboy» et l’invention de la sexualité multimédia. En poste d’enseignement à l’Université Paris VIII, Beatriz rencontre l’écrivain Virginie Despentes, qui sera sa compagne pendant dix ans. Et, le 22 décembre 2014 – «je note tout dans mes carnets, je me souviens de toutes les dates, à intervalles réguliers, j’établis même des statistiques» – Beatriz décide de devenir Paul et l’annoncera publiquement en janvier 2015.

«Cela faisait longtemps que j’étais dans une démarche transgenre. J’avais commencé à prendre de la testostérone comme expérimentation, puis j’ai augmenté les doses. Lorsqu’on disait «elle» pour me qualifier, c’était une blessure, alors j’ai décidé de changer de nom. Aujourd’hui, chaque fois que quelqu’un m’appelle Paul, c’est un acte de coopération qui devient un acte de résistance politique. D’une certaine façon, je suis dans une récupération active de ce qui radicalement m’a été volé: la joie de l’enfance. Je souhaite à chacun d’inventer un nouveau mode d’emploi pour son corps, de s’extraire de la norme, de ne pas se reconnaître dans le miroir.»

En Catalogne, il est de coutume la veille de la Saint-Jean, d’allumer un grand feu et d’y jeter une feuille de papier sur laquelle on a inscrit ce dont on veut se débarrasser pour faire place à la nouveauté. «Hier soir, je n’avais rien à brûler, conclut Paul. Début 2015, les directeurs du Macba ont tous été limogés pour avoir refusé la censure, Beatriz a disparu, je me suis séparé de Virginie… Je prépare un livre sur l’histoire des fluides, un autre sur le nom de Paul. On m’a offert un poste à Princeton et j’ai reçu une proposition passionnante dont je ne peux rien dire, si ce n’est que l’activité se déroulerait entre l’Allemagne et la Grèce, là où la flamme de la révolution politique est la plus radicale.»

Manifeste contra-sexuel, Ed. Balland, 2000.

Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Ed. Grasset, 2008.

Pornotopie, Playboy et l’invention de la sexualité multimédia, Ed. Flammarion, 2011.

Le 22 décembre 2014 – «je note tout dans mes carnets, je me souviens de toutes les dates» – Beatriz décide de devenir Paul

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