Son livre s’appelle Les Grand-remplacés (Ed. Arkhê). En référence à la théorie du «grand remplacement», de l’identitaire français Renaud Camus, selon laquelle le monde occidental serait en train de perdre son identité sous les assauts migratoires. Cette théorie séduit désormais jusqu’aux suprémacistes blancs américains, et elle était aussi évoquée l’année dernière par le terroriste d’extrême droite Brenton Tarrant, après l’assassinat de 51 musulmans devant deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande… Le journaliste Paul Conge, lui, s’est intéressé à la nouvelle guerre d’influence qui se joue en marge des partis politiques, menée par d’inquiétants groupuscules identitaires français, qui réussissent à radicaliser jusque sur les forums de jeux vidéo… et en Suisse. Entretien.

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Le Temps: La nouvelle mouvance d’extrême droite procède à une véritable guerre d’influence pour séduire de nouveaux adeptes.

Paul Conge: La nouvelle génération identitaire a beaucoup évolué par rapport à ses aînés. Elle est technophile, manie l’humour, et réussit à séduire de nouveaux publics, jeunes, notamment sur internet, un vecteur de propagande efficace. On trouve des rabatteurs sur Twitter, Facebook, YouTube, ou les forums de jeux vidéo, avec des stratégies d’influence réfléchies. Mais la diffusion de l’idéologie identitaire ne se borne pas au virtuel, et les rencontres sont encouragées. Une fois harponnés sur le web, ils organisent des bivouacs, des apéros, des camps de vacances, pour se communautariser. C’est une forme de soft power, qui finit par toucher des personnes qui, au départ, n’étaient pas sensibles aux thèses de l’extrême droite.

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Qu’est-ce qui séduit les nouveaux adeptes d’aujourd’hui?

Ils sont dans une quête de radicalité et se laissent happer par le talent formel et l’humour des nouvelles icônes de la droite radicale. Certains youtubeurs nationalistes ont beaucoup de répartie et savent faire des vidéos qui deviennent virales. C’est par la réappropriation de la culture du cool de l’internet d’aujourd’hui qu’ils arrivent à déringardiser leurs idées, à leur donner une seconde jeunesse et à toucher de nouveaux publics. Je pense aussi qu’il existe des facteurs structurels: la peur du déclassement touche plusieurs franges de la population, même aisées. Et ceux que j’ai interrogés évoquaient aussi un ras-le-bol de la «bien-pensance» et du «conformisme intellectuel».

Mais l’extrême droite n’a-t-elle pas toujours été une école de la contre-pensée, avant même l’essor de ces gamers et youtubeurs identitaires?

Absolument. L’extrême droite est une contre-culture, et même une contre-société. Depuis longtemps, les milieux nationalistes idéalisent la communauté, et s’inscrivent contre les paradigmes dominants. Mais l’extrême droite actuelle s’immisce dans tous les détails de la vie. Pour les nouveaux théoriciens identitaires, tout est politique dès lors qu’on est militant: il faut pratiquer tel art martial pour pouvoir défendre la civilisation blanche, regarder tel film qui promeut des valeurs héroïques, éviter la malbouffe parce que les vrais hommes ne cèdent pas à ces errements de la société actuelle, se marier et faire des enfants tôt pour relancer la natalité blanche, etc. Toutes ces références identitaires de la vie quotidienne se mettent à entrer en adéquation avec le projet politique. C’est très particulier. Elles donnent aussi l’impression d’appartenir à une élite un peu fermée. Mais cette contre-culture se propage toujours plus largement, notamment par internet.

Dans votre essai, on constate que l’idéologie masculiniste est très présente.

Je me suis notamment intéressé aux virilistes d’extrême droite qui s’inscrivent dans le discours de crise de la masculinité. Pour eux, l’homme occidental est soumis à deux périls: l’émigration, qui représente une virilité concurrente, exogène et animale, incarnée par les émigrés africains, et le féminisme, qui représente un régime totalitaire et castrateur. Dans ces nouveaux mouvements, il s’agit de remettre la femme à sa place. C’est presque un rapport de sujet à objet, à l’exemple des dragueurs de rue, qui visent à restaurer une forme d’asymétrie entre les sexes. Ils estiment que la femme est accessible dans l’espace public, et qu’ils ont le droit, en tant qu’hommes dominateurs, de l’importuner, parce que c’est ce qu’elle désire.

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Vous évoquez effectivement l’essor de nouveaux coachs identitaires de la drague, et même du sexe…

Je me suis penché sur un boys' club sélectif composé d’environ 200 hommes, qui s’adonnent à la drague de rue, seuls ou à plusieurs. Leur mentor est diplômé en psychologie et, selon lui, les hommes doivent renouer avec un comportement de prédateur pervers, terme qu’il utilise sur un forum privé. Il dit de manière répétée que les femmes préfèrent être souillées. Ce sont des conseils inquiétants sur le plan pénal, qui frôlent l’incitation au viol: comment contrer le consentement, briser la dernière résistance de la femme qui ne veut pas avoir un rapport sexuel… Dans cette mouvance, on trouve aussi un acteur porno issu de l’extrême droite antisémite qui nourrit une obsession: reviriliser l’Occident. Il pense que cela passe par la sexualité, et donne des consultations personnalisées sur Skype à 500 euros de l’heure pour enseigner son idéal de l’homme dominateur.

Dans votre livre, on croise aussi une communauté qui prône le repli «blanc», et très masculiniste, là encore.

Il s’agit d’une confrérie raciste qui milite pour l’exode vers l’Europe de l’Est, qui serait une terre préservée de l’émigration. Et le discours consiste effectivement à dire qu’en Europe de l’Est un tas de femmes blanches, prévenantes et accueillantes sont prêtes à se mettre en couple avec des Occidentaux blancs. Le gourou de la confrérie a même monté une agence matrimoniale qui dispense des conseils pour se mettre en couple avec des femmes considérées comme l’outil de régénérescence de la race blanche.

Et bien sûr, ils haïssent les «bobos».

Pour faire court, le bobo représente le bourgeois de gauche qui a choisi un mode de vie à l’opposé de leur imaginaire de l’homme sûr de lui et performant. C’est quelqu’un qui est passé à un mode de vie anesthésié, à base de soja, de trottinettes, d’ourlets au pantalon, bref, tout le mode de vie citadin dont les représentants du courant identitaire veulent à tout prix s’éloigner pour dessiner l’homme d’extrême droite. Cela dépend des courants, mais on retrouve aussi beaucoup de relents homophobes dans les discours de certains.

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Ces mouvements identitaires ne sont pas spécifiques à la France. Ils flambent aux Etats-Unis, par exemple. En Suisse aussi?

Il s’agit d’une internationale de la droite radicale. Ces idées se diffusent notamment par la grâce d’internet et des forums confidentiels des chaînes Telegram. Et tous ces gens se regardent, se lisent, se traduisent, ou possèdent des antennes dans différents pays. Et le nationalisme blanc perce tous azimuts. On retrouve par exemple des suisses dans la confrérie blanche d’Europe de l’Est. Et il existe également de gros sites de «réinformation» suisses qui propagent l’idéologie nationaliste française. Leur succès actuel trahit celui des discours d’extrême droite dans le pays.