Portrait

Paul François, le paysan contre Monsanto

Empoisonné par un pesticide commercialisé par Monsanto, l’agriculteur charentais a osé s’attaquer au grand industriel américain. Sa vie en a été changée à jamais: pour le meilleur, et pour le pire

Pour les lecteurs plus que pressés, on pourrait compresser son histoire en quelques lignes. En 2004, Paul François se penche au-dessus d’une cuve et inhale par accident des vapeurs de Lasso, un herbicide fabriqué par Monsanto. Débute alors un enfer physique insupportable: migraines, évanouissements spectaculaires, bégaiements, comas et hospitalisations à répétition. Il décide finalement d’attaquer la firme américaine, coupable à ses yeux de ne pas avoir prévenu des dangers potentiels du produit.

Deux fois la justice française validera ses victoires, en 2012 et 2015. Mais les recours du géant américain empêchent toujours de savourer le triomphe du petit soldat de campagne, seul ou presque face à la World Company. Pour ceux qui aiment prendre leur temps, on pourrait l’écrire façon Harry Potter, en sept, huit ou dix volumes pour tout décortiquer. Paul François a choisi d’en faire un livre, un seul.

Un Paysan contre Monsanto (Fayard, 284 pages) s’avale comme un thriller, parce qu’il mélange tout ce qui fait le sel et le vinaigre de l’humanité: le combat a priori perdu d’avance contre un monstre industriel, la solidité d’une famille mise à rude épreuve, le côté kafkaïen du milieu médical. Les hommes avec leurs forces et leurs faiblesses: incompétents notoires, scientifiques corrompus, infirmières gavées d’empathie et génies de la recherche. Et aussi une ode aux avocats qui savent se dépouiller pour des causes justes.

Condamner ceux qui l’ont empoisonné

Après une telle lecture et son avalanche de symptômes, on a d’abord envie de savoir comment il va: «Plutôt bien, avec des hauts et des bas, même si j’ai failli mourir en juin dernier (cinq septicémies enchaînées). Les maux de tête sont quotidiens, je fais avec, mais c’est parfois ingérable et je dois m’allonger 24 ou 48 heures. J’ai des microlésions qui ne se réparent pas et qui vont s’accentuer. Mais à chaque jour suffit sa peine», balaie-t-il.

On insiste: n’est-ce pas un peu pénible d’entendre sans arrêt la même question, comme celui qui porte un plâtre et doit s’en expliquer trente fois par jour? «Je ne suis pas lassé, non. Les gens ont envie de savoir, c’est normal. Je n’ai pas envie de me plaindre: certains sont moins bien que moi, et j’en ai accompagné d’autres en fin de vie. Des agriculteurs tués par l’utilisation des pesticides.»

Les maux de tête sont quotidiens, je fais avec, mais c’est parfois ingérable et je dois m’allonger 24 ou 48 heures

Nous voilà embarqués au cœur de son combat. Monsanto, son ancien fournisseur, lui si longtemps convaincu par les bienfaits de l’agriculture intensive et l’usage des pesticides. Aujourd’hui converti au bio sur son exploitation de Bernac (240 hectares en Charente), et qui veut faire condamner ceux qui l’ont empoisonné. Mais le prix à payer est énorme pour une telle croisade. Il avoue avoir sous-estimé la violence du combat, même avec un cabinet d’avocats expérimentés à ses côtés, déjà rodés aux batailles contre les conséquences des essais nucléaires et de l’amiante.

Condescendant envers la justice

«Le plus dur? Avoir été salis, ma famille et moi. Voir mon intégrité remise en cause, me faire accuser de machination, me faire traiter de toxico.» La galère financière aussi: plus de 50 000 euros de dettes aujourd’hui, mais un stress apaisé par le succès exceptionnel du financement participatif*: déjà 56 600 euros collectés mi-janvier, sans contrepartie. Paul François a tout vu tout entendu depuis quatorze ans, en a plus appris sur les hommes qu’en une douzaine de vies standards: «Je ne pensais pas qu’on puisse faire preuve d’autant de cynisme. J’ai vu une firme pourrie, des toxicologues pourris, le milieu autour des pesticides comme une vraie mafia. Mais je ne pensais pas non plus que certains avaient autant de valeurs. Ça s’équilibre, et même mieux que ça: j’ai vu des gens merveilleux qui me redonnent confiance dans le genre humain.»

Quand même: on peut légitimement se demander comment Monsanto a pu s’embarquer dans une dérive aussi procédurière et agressive, toutes considérations financières mises à part. «Parce qu’ils se sentent au-dessus de ça. Ils ont été ignobles avec moi et ma famille, et d’une condescendance incroyable avec la justice. Ils estiment qu’elle n’a pas à venir les emmerder. Ils sont là pour nourrir la planète, alors comment des petits juges de province peuvent-ils imaginer qu’un groupe vende un produit toxique et tueur?»

Et puis ça reste une recette infaillible pour déstabiliser, financièrement et psychologiquement. D’ailleurs, Paul François a failli abandonner à deux ou trois reprises: «Et si j’avais craqué, leur communication aurait été facile derrière. Du genre «vous voyez bien qu’il n’y a pas de preuve, puisqu’il a arrêté.» Au-delà de son cas personnel, il voit parfois l’avenir en noir. L’explosion des cancers et lymphomes dans certaines régions d’agriculture intensive lui laisse penser qu’on est à la veille d’un énorme problème de santé publique…

Saga à suivre?

On le surnomme le paysan qui a battu Monsanto, mais sans K.O. technique pour l’instant. La procédure est toujours en cours, le dernier recours de la firme ayant abouti sur des questions de forme, pas de fond. Paul François va devoir retourner en cour d’appel ces prochains mois. Avant qu’on ait pu lui demander, il jure: «Si c’était à refaire, ce serait oui pour le livre et non pour le procès. Ça bouleverse une vie et c’est trop cher payé, même pour les belles rencontres.»

Mais ce n’est pas à refaire, puisque c’est déjà fait. La preuve que parfois, les causes perdues d’avance finissent par se gagner. Et ce n’est sans doute qu’un début: la jurisprudence pourrait faire des ravages aux Etats-Unis, où des cabinets d’avocats se tiennent prêts à lancer des actions de groupe si la bataille française se gagne définitivement. Le tome 2 de sa saga est peut-être déjà en train de s’écrire.

*www.okpal.com/fairecondamnermonsanto


Profil

1964: Naissance à Ruffec (Charente).

1987: Reprise de la ferme familiale.

2004: Empoisonnement au Lasso.

2008: Reconnaissance de sa maladie professionnelle due à l’utilisation du Lasso.

2012: Premier jugement du TGI de Lyon qui condamne Monsanto.

2015: Deuxième jugement favorable confirmé par la cour d’appel.

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