Martin, le cadet, se traîne en training dans la maison familiale fribourgeoise de Chiètres. «Pfff, j'suis crevé. On est rentré de Toronto il y a deux jours. On repart demain sur Moscou.» Paul est affalé sur une chaise de la salle à manger. «Le plus dur, c'est les voyages en avion. Il y a le décalage horaire, les courbatures. En classe éco, on est serrés. Je rêve d'un circuit avec des tournois uniquement au bord du lac de Morat…» Derrière, dans la salle à manger, la maman est aux petits soins, veille à ce que rien ne manque à ses fistons.

Ce jour-là, les deux adeptes de l'effort semblent en phase de fainéantise. Paul et Martin Laciga sont raplapla. Pourtant, à 28 et 24 ans, ces deux frères fribourgeois sont champions d'Europe en titre de beach-volley. Ils pointent quatrièmes au classement mondial actuel, et sont la seule paire de beach-volleyeurs suisses capables de rivaliser avec les ténors, Argentins et Brésiliens. Professionnels, ils promènent leur grande carcasse sur les terrains de sable au gré des tournois de World Series, le tour mondial de la discipline. Martin, le plus bavard, dit son amour du soleil, le bonheur de se réveiller au bord de la mer ou au chaud. Paul, lui, n'arrive pas à imaginer une vie bien réglée: «Travailler de 8 heures à 17 heures, je ne pourrai jamais. Après ma carrière, il faudra que je trouve une occupation souple. Mais attention: pour arriver où nous sommes, nous avons dû beaucoup travailler.»

Travailler, oui. Même si l'idée va à l'encontre de l'humeur du jour et du vieux stéréotype du beach boy oisif. Chaque jour, ou presque, Paul et Martin s'entraînent, seuls puisque aucun entraîneur suisse ne connaît la technique du «beach» mieux qu'eux. Où qu'ils se trouvent dans le monde, ils répètent leurs gammes, parfont leurs combinaisons et leur physique. «Le beach-volley, dit Paul, est extrêmement exigeant. En volleyball classique, une équipe peut se permettre d'avoir un joueur moins fort, les autres compensent. En beach, l'erreur ne pardonne pas. Les deux joueurs doivent savoir tout faire et ont de grosses responsabilités.» Du coup, pas question de lézarder en hiver, pendant la saison morte en Europe. Ils entretiennent leur forme en s'entraînant en salle et en disputant quelques tournois nationaux en Amérique du Sud. Puis, en été, les choses sérieuses commencent. La plupart des tournois de niveau mondial s'échelonnent de juin à août. Cette année, il faut réaliser le maximum de bons résultats afin de se qualifier pour les Jeux olympiques de Sydney, l'année prochaine.

Martin, 1,95 m, cheveux blonds et bobine de surfeur, aime marteler leur credo: «Le sérieux.» «Pour se maintenir au top, il n'y a pas de miracle: il faut s'entraîner sérieusement, jouer sérieusement, avoir une discipline de vie.» Les fêtes? Pour les autres! Ils s'autorisent de temps en temps une bière, mais évitent les excès. Les villes des tournois? Ils gardent bien quelques bons souvenirs, Le Cap, Rio – «où les gens dorment devant le stade pour être sûrs d'avoir une place» – mais quand ils sont éliminés, ils se dépêchent de rentrer pour retrouver le confort de la maison, et quand les matches se multiplient, le temps manque pour visiter la ville. Leurs copines? Ils les voient peu souvent, sauf quand elles les accompagnent dans les tournois. Pas de regrets. Cette vie-là, ils l'ont choisie il y a cinq ans en décidant de faire du beach-volley leur profession, et ils assument ce choix. Paul, 1,93 m, cheveux bruns et frisés, se souvient d'une «enfance sportive, rythmée par les tournois de tennis». Papa, ancien volleyeur tchèque émigré pendant la révolution de velours de 1968, veille à leur entraînement. Maman les encourage. Les fils, eux, changent de sport en 1992. Paul souffre de problèmes de crampes chroniques et se voit conseiller une activité plus douce. Martin se résout à constater qu'il ne fera jamais carrière dans le tennis. Tradition familiale oblige, le volley s'impose à eux naturellement. «Après deux ans déjà, je jouais en ligue A à Plateau-de-Diesse, se rappelle Martin. Mais l'air libre me manquait. Je préférais évoluer dehors.» Les voilà donc beach-volleyeurs, quasi-pionniers en Suisse d'un sport né sur les plages californiennes. Si vite dans le bain qu'ils remportent le titre de champions suisses deux ans après leurs débuts.

Satisfaits? Pas tout à fait. A la fin du gymnase (Martin) et des études d'ingénieur (Paul), ils décident de faire le grand saut, de passer professionnels. Premiers mois de galère. «En beach-volley, dit Paul, seuls les dix ou quinze premiers mondiaux peuvent espérer attirer des sponsors. Mais on a voulu se lancer, pour essayer.» Ils dépensent leurs économies pour payer avions et hôtels. Les parents les soutiennent. Par chance, les résultats suivent. Ils s'entendent parfaitement sur le terrain, progressent rapidement, chatouillent l'orgueil des stars du beach à force de volonté. Après les tennismen Jakob Hlasek et Martina Hingis, la Suisse se découvre deux nouveaux champions d'origine tchèque.

Aujourd'hui, Paul et Martin vivent plutôt bien. Leur première victoire dans un tournoi des World Series, l'année passée en Argentine, leur a rapporté 32 000 dollars de prime. Leur manager trouve plus facilement des sponsors. La Fédération suisse de volleyball les aide désormais financièrement. Mais aucune vanité chez eux. Ils se sentent étrangers au star-system. Ils espèrent «faire le mieux possible» aux championnats du monde, fin juillet à Marseille, et se qualifier pour les Jeux olympiques de Sydney, après avoir manqué ceux d'Atlanta pour n'avoir pas été sélectionnés par l'Association olympique suisse. Du bout des lèvres, ils avouent même rêver parfois à cette place de numéro un qui leur fait les yeux doux. Mais les deux rationnels préfèrent garder les pieds sur terre: «L'écart avec les meilleurs est encore grand. Il nous reste… beaucoup de travail.»