Un week-end par mois, Estelle Divorne, enseignante, change de métier. De jour, le long du Sentier des Toblerone, ou au clair de lune, à la recherche des blocs erratiques de Burtigny, elle se métamorphose en guide. Plus exactement en «guide-interprète du patrimoine», une fonction nouvelle qui permet de découvrir, depuis 2004, une autre pratique du tourisme en Suisse romande.

Ils sont plusieurs dizaines aujourd'hui, regroupés dans l'Association suisse des guides-interprètes du patrimoine (ASGIP), à exercer comme elle cette activité en voie de reconnaissance officielle. Des amoureux de la balade et de la nature, ravis de partager leurs passions avec des inconnus. Des curieux invétérés, qui pratiquent cette activité à côté de leur occupation principale, convaincus que tout coin de terre recèle suffisamment de trésors pour valoir le détour. Pourquoi se limiter à visiter musées, palais et cathédrales, insistent-ils, quand une forêt, un pré ou une rivière ont tellement à nous apprendre?

Une petite révolution. «Nous connaissons de longue date en Suisse les guides urbains et les guides de montagne, remarque Véronique Kanel, porte-parole de Suisse Tourisme. Les guides-interprètes du patrimoine proposent un nouvel objet de curiosité: la campagne. Bravo! Cela ouvre au tourisme des régions supplémentaires.»

Ces nouveaux guides ne se distinguent pas seulement par leur terrain de prédilection cependant, puisqu'ils peuvent aussi bien accompagner le visiteur des champs que celui des villes. Ils se caractérisent aussi par leur démarche, qui suit les traces d'un journaliste américain du nom de Freeman Tilden, auteur d'un livre clé dans les années 50, Interpreting our Heritage.

«Vous n'êtes pas là pour étaler votre science ou proférer des discours ex cathedra mais pour répondre aux attentes de votre public», lance aux guides Freeman Tilden. Avant de conseiller: «Passez moins par les mots que par l'expérience et, plutôt que de donner des informations éparses, racontez une histoire.»

«Le Sentier des Toblerone, le long du Léman, avec ses constructions destinées à freiner une éventuelle invasion militaire, est bien sûr propice à l'enseignement de l'histoire militaire, commente Estelle Divorne. Mais je ne me sens aucune obligation d'en parler. Si certains de mes clients ne s'y intéressent pas, je pars sur d'autres pistes. Mon ambition est d'en savoir le plus possible sur mes itinéraires pour pouvoir m'adapter à toutes les curiosités. Le but n'est pas de discourir mais d'interagir.»

Là réside la seconde leçon de Freeman Tilden. «Notre mémoire retient en moyenne 10% de ce que nous lisons, 20% de ce que nous entendons, 30% de ce que nous voyons et 90% de ce que nous faisons, explique Renaud Du Pasquier, président du comité de l'ASGIP. Impliquer nos visiteurs nous paraît donc essentiel. Nous ne nous contentons pas de leur signaler que les poissons se nourrissent de larves. Nous les emmenons au milieu des ruisseaux, où nous leur demandons de retourner les pierres pour y gratter ces bêtes.»

Enfin, l'ensemble passe avant les détails. «Les guides-interprètes du patrimoine ne se veulent pas des spécialistes mais des généralistes, remarque Pierre Gigon, cheville ouvrière de l'ASGIP en tant que responsable du Centre neuchâtelois de la Fondation suisse d'éducation pour l'environnement. Ils passent de la nature à l'architecture ou à l'économie. Leur but est de décrire les liens existant entre les différentes dimensions d'un paysage, notamment la relation qui s'est nouée au cours de l'histoire entre une terre et sa population.» Ils peuvent autant s'intéresser au patrimoine bâti qu'au paysage, mais privilégieront le plus possible le cadre général, l'imbrication des domaines, la non-spécialisation.

L'ASGIP ne le cache pas: sa démarche a pour objectif de défendre l'idée de développement durable. «Le développement durable tente de concilier les intérêts de l'économie, de la société et de l'environnement, commente Pierre Gigon. Au cours de nos promenades, nous nous attachons à promouvoir les trois, en rendant visite à des artisans, qui en retirent du profit, en faisant découvrir des pratiques, souvent méconnues, et en sensibilisant le grand public à la nature.»

«Chacun a droit à ses opinions et nous ne sommes pas sectaires, assure Renaud Du Pasquier. Mais à travers nos visites, nous souhaitons montrer combien le patrimoine est à la fois important et fragile. Nous pensons que si nous parvenons à faire aimer un coin de terre, nos visiteurs auront ensuite à cœur de le défendre.» «L'apparition des guides-interprètes du patrimoine correspond à une nouvelle curiosité, remarque Véronique Kanel. Le tourisme rural connaît une hausse régulière du nombre de nuitées toutes formules confondues. La fragilité de la nature est de plus en plus manifeste et de nombreux parents apprécient d'offrir à leurs enfants ce genre d'initiations vivantes à la réalité de la campagne.»

L'ASGIP a fait du chemin en trois ans. Elle regroupe aujourd'hui une trentaine de guides, dont la moitié a terminé la formation en quatre modules qu'elle dispense. En attendant plus. «Nous ne sommes qu'une toute petite association, confie Renaud Du Pasquier. Mais nous avons l'impression d'être utiles. Nous espérons que des communes, des offices du tourisme et des parcs naturels en soient suffisamment convaincus pour nous accorder davantage de place à l'avenir.»

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Informations: info@asgip.ch