C'est avec son grand-père que Bernard Jaquet a appris à pêcher. «J'avais 8 ou 9 ans. Il venait me chercher à pied et nous descendions tous les deux en Basse-Ville de Fribourg, avec nos cannes à la main. C'était formidable d'avoir la Sarine à deux pas de notre maison», raconte-t-il.

La passion ne l'a plus quitté. Aujourd'hui, ce travailleur social de 44 ans - qui a toujours habité la cité des Zaehringen - continue d'aller taquiner régulièrement les truites dans les vastes méandres ombragés de la rivière chère au cœur des Fribourgeois. Parfois, il est accompagné par l'une de ses deux filles. Agée d'une dizaine d'années, elle semble à son tour mordre à l'hameçon d'une belle tradition familiale.

Depuis le 29 août dernier, la pêche dans la Sarine n'a cependant plus le même goût. En interdisant la prise de poissons sur un vaste tronçon entre les barrages de Rossens et de Schiffenen, le Conseil d'Etat a suscité l'ire des pêcheurs fribourgeois. Le gouvernement cantonal n'a pas voulu prendre de risques. La rivière est polluée par l'ancienne décharge de La Pila. Du PCB s'infiltre par ruissellement dans les eaux, contaminant les poissons.

«Nous sommes fâchés. Il faut bien voir que contrairement à la France ou au lac Léman, la pêche dans la Sarine est exclusivement pratiquée par des amateurs. Les 3000 pêcheurs du canton sortent chaque année 1,2 tonne de poissons des cours d'eau fribourgeois, consommés avant tout dans le cercle familial. Cette faible quantité ne représente absolument aucun danger pour la santé publique», affirme Bernard Jaquet.

Qui dénonce une «aberration». Après Schiffenen, le cours de la Sarine quitte le canton de Fribourg pour s'étirer sur plusieurs kilomètres en territoire bernois, avant de se jeter dans l'Aar. «Or les autorités bernoises ont estimé qu'une interdiction de pêche était une mesure complètement disproportionnée.» Selon le canton où l'on se trouve, la rivière est jugée polluée ou non, déplore Bernard Jaquet.

Il y a dix jours, l'homme a toutefois retrouvé le sourire. Le Conseil d'Etat a rouvert une bonne partie des tronçons prohibés. Seuls les abords immédiats de la décharge restent fermés à la pêche. Bernard Jaquet a donc pu retrouver ses coins favoris, à proximité de la capitale cantonale, pour lancer ses mouches ou ses cuillères.

«La pêche, c'est une philosophie de vie. L'important n'est pas de sortir à tout prix des poissons de l'eau, mais le moment que l'on vit en essayant de le faire, en pleine nature, à la lumière de l'aube ou du crépuscule.»