On se croirait dans un film des années 40 avec Arletty en prostituée crâne, Louis Jouvet en crapule aristocratique et Fernandel dans le rôle du gogo. Nous sommes en réalité au tribunal correctionnel de Lausanne, en 1963, le 8 mai exactement, premier jour d’audience. C’est Colette Muret qui chronique cette savoureuse affaire où il est difficile de distinguer entre le droit et la morale.

Le procès met en scène trois personnages: Noël S., un peintre itinérant qui «porte très vertement ses 63 ans» et dit vivre de son art. Personne ne le croit au vu de ses tableaux d’une mièvrerie confondante. Pour le juge, il ne fait aucun doute qu’il est entretenu par sa femme, Simone, qui affiche sans complexe son statut: «Je suis prostituée parce que j’ai voulu l’être.» Noël est-il coupable du «crime de souteneur»? Lui dément, sa femme aussi. Le tribunal devra trancher.

Mais ce n’est pas tout. En dehors de ses heures de service, Simone «ne répugne pas à arrondir ses fins de mois» de façon illégale – la prostitution ne l’était déjà plus en 1963. C’est ainsi qu’un agriculteur descendu en ville pour y déposer 1900 francs à la banque s’est vu soulager d’une partie de ses économies. Combien? Il ne le sait pas précisément car avant de s’en remettre au savoir-faire de Simone, il s’est offert la tournée des bistrots et sa mémoire flanche. Il dit 900 francs; elle 400. Mais c’est pour la bonne cause! Simone en effet est une bonne mère (ce que signale son avocat pour lui obtenir une peine avec sursis) car c’est grâce à ses revenus que la fille des S. a pu recevoir une excellente éducation dans les pensionnats catholiques de France et d’Angleterre. Le vice au service de la vertu, l’argument fait mouche.

Deux semaines plus tard, jour des délibérations, le mari est absent. Pourquoi?

– «Parce qu’il travaille, monsieur», lui rétorque «la blonde plantureuse parée d’un ensemble rose dragée».

«Travailler»? s’étonne le juge.

«Mais oui, comme toujours…»

Finalement, Noël sera condamné à sept mois de prison et Simone à deux, sans sursis, leurs casiers judiciaires étant relativement chargés.

Cette histoire est à la fois datée et contemporaine. Datée, car depuis 1992, date de la révision du droit pénal en matière sexuelle, le proxénétisme n’est plus punissable. Datée parce qu’en 1963 un homme ne pouvant pas subvenir seul aux besoins de sa famille était un objet de honte. Depuis, le droit matrimonial a changé, et notre conception du chef de famille aussi. Datée parce que le titre de l’article «Le peintre et la… respectueuse» fait référence à une pièce de Sartre aujourd’hui oubliée. Pourquoi alors se lit-elle avec autant de plaisir? En raison de ses personnages, du mari margoulin et de sa femme bravache, de leur complicité dans la mauvaise foi, de leur fierté à être ce qu’ils sont, de leur désinvolture face au qu’en-dira-t-on. La morale fluctue en fonction des époques, et les lois accompagnent souvent ses changements. Mais tout ce qui est variable se démode. En revanche, la nature humaine, elle, ne change pas. On riait du pauvre paysan grugé et de la feinte innocence de ce couple atypique en 1963. On en rit toujours.

Chaque mardi, notre chroniqueuse cherche dans les archives de la Gazette de Lausanne, du Journal de Genève ou du Nouveau Quotidien un fait relaté le même jour mais à une date tirée au sort.