Le Dr Clara Greed, experte en toilettes de renommée mondiale, descend la rampe qui mène dans le sous-sol du Musée national au pas de course. Ce n'est pas un besoin pressant qui guide ainsi la présidente de l'Association britannique des W.-C. mais la curiosité. Avec une centaine de délégués de l'Organisation mondiale des cabinets (OMC), dont le 4e sommet se tient à Pékin, elle inspecte les nouvelles toilettes publiques cinq étoiles de la place Tiananmen.

Marbres

A l'intérieur, marbres luisants, miroirs, peintures, fleurs et musique douce accueillent les 6000 visiteurs quotidiens. Côté homme, un écran plat diffuse un opéra de Pékin. Un second indique les places libres pour les «gros besoins». Derrière ce paravent, on tombe sur des pissoirs scintillants. «En urinant, vous pouvez regarder un film», signale l'un des nombreux gardiens armés d'un balai-torchon. Sur l'écran individuel défilent des images de la Cité interdite et du Mausolée de Mao.

«Notre concept prioritaire, explique Yuan Shiping, délégué responsable des toilettes publiques de Tiananmen, est de «Mettre l'homme à la racine» (ndlr: c'est le dernier slogan du Parti communiste pour contourner la notion de droits de l'homme). Si une personne est en difficulté, notre personnel réagira d'urgence. Après l'expérience du SRAS, nous avons installé des robinets et des chasses d'eau automatiques pour éviter tout contact.» Et la dame pipi, est-elle satisfaite dans sa bulle? «Oui. Les clients aussi.»

«J'étais venue il y a trente ans, glisse Clara Greed. C'était la Révolution culturelle, l'époque de la Bande des quatre. Ici mieux qu'ailleurs, on observe les forces en marche de la transformation.» Dehors, une horloge géante affiche le compte à rebours jusqu'aux Jeux olympiques 2008. Les jeux, c'est précisément l'aiguillon de cette «révolution des toilettes».

Parapluies protecteurs

La Chine a encore la réputation – en partie méritée – d'abriter les toilettes publiques les plus infectes de la planète. Il n'y a pas si longtemps, les agences touristiques asiatiques conseillaient aux dames de s'armer d'un parapluie pour s'y rendre, histoire de se protéger des regards. 60% des touristes se disent encore insatisfaits. Mais la Chine revient de loin, comme le montre un film de promotion des nouvelles toilettes publiques. A la chute de l'empire, en 1911, la Cité interdite ne connaissait pas les toilettes privées et il n'existait que onze toilettes publiques pour tout le pays.

La révolution accouchera bien d'un vidangeur modèle de fosses d'aisances, Shi Chuanxiang, dont la devise fut: «Qu'une seule personne pue pour que dix mille autres embaument.» Mais, jusqu'aux années 80, le régime était trop occupé à nourrir sa population pour penser au confort des lieux de soulagement. Aujourd'hui, il est temps d'agir. «La qualité des toilettes doit refléter l'état d'avancement spirituel d'une civilisation», expliquait Gu Chaoxi, le vice-directeur du Bureau national du tourisme lors de l'inauguration du Sommet de Pékin.

Depuis 2001, la capitale chinoise a investi 35 millions pour rénover ou construire 700 W.-C. publics. D'ici à 2008, des toilettes seront partout accessibles dans un rayon de «cinq à dix minutes à pied». Un programme supervisé par satellite permettra au touriste de s'informer directement sur Internet.

Jack Sim, le fondateur et directeur de l'OMC (celle des cabinets) dont le siège est à Singapour, a pour sa part rappelé aux 400 délégués venus d'une trentaine de pays que 2,4 milliards d'individus dans le monde n'ont toujours pas accès à des latrines. «Autrefois, il y avait la libération de la femme, la lèpre, le sida, la révolution sexuelle. Tous ces tabous ont été brisés, a-t-il conclu. Le problème des toilettes est probablement le dernier.»