Avec son mètre nonante, Xu Tianxiong est bien le plus grand de sa classe. Il a donné rendez-vous devant les grilles du très huppé lycée public Ritan High School, au milieu des gratte-ciel du flamboyant quartier d’affaires de Pékin. Deux gardiens déambulent dans la foule avec un casque et une matraque. Depuis une vague d’attaques au couteau, la sécurité des écoles chinoises s’est sensiblement renforcée.

Tianxiong porte l’uniforme traditionnel du lycéen chinois: un jogging difforme, avec le pin’s aux couleurs de son pays, à exhiber en toutes circonstances, dès la cérémonie du lever de drapeau, chaque lundi à 8h. «J’ai encore de la chance de ne plus porter de foulard autour du cou.» Celui des Jeunes pionniers du Parti communiste, pour les écoliers de 6 à 14 ans. En revanche, l’adolescent a ajouté un béret militaire, sa touche personnelle.

«C’est celui que je portais lors de mon stage d’anglais à Boston.» Durant les festivités du Nouvel An chinois, Tianxiong s’est envolé pour la capitale du Massachusetts. Au menu, deux semaines d’anglais intensif et d’activités en plein air, à 40 000 yuans (6000 frs) le séjour, soit 28 fois le salaire mensuel minimum à Pékin. «Ma mère est prof de maths et mon père travaille pour le gouvernement local. C’est un officiel du Parti.» Ses camarades viennent tous d’un milieu aisé, avec un père cadre dans une entreprise d’Etat ou patron d’une entreprise privée.

Bien que très récente, l’immersion américaine de Tianxiong fut de loin l’événement le plus marquant de son existence. Il en parle en anglais: «En visitant le Chinatown de Boston, j’ai découvert un mémorial pour les étudiants morts le 4 juin 1989, sur la place Tiananmen. Quelque chose inimaginable en Chine! D’ailleurs, quand j’ai essayé d’en parler à mon père, il a évité le sujet en répondant qu’il ne savait pas grand-chose de cet événement.»

Autour de Tianxiong, les camarades ont compris et semblent gênés. Car officiellement, le massacre n’a jamais existé. On ne connaît pas le nombre de victimes. «Les Japonais aussi sont forts pour effacer l’Histoire», renchérit une voisine, faisant allusion à l’archipel des îles Diaoyu/Senkaku, à la souveraineté disputée par la Chine et le Japon. En septembre 2012, le sujet déclenchait de violentes manifestations anti-japonaises. Il fait régulièrement la Une des journaux télévisés.

Le cauchemar des examens

Diplomate, Tianxiong préfère orienter la conversation vers le séisme du Sichuan, le 12 mai 2008. Il se souvient d’un formidable élan de solidarité nationale. «J’avais 10 ans, j’ai donné mon sac à dos, des vêtements et un peu d’argent. Cela m’a beaucoup plus touché que les Jeux olympiques qui ont suivi.» Il y a trois ans, Tianxiong s’est tourné vers Dieu. Il est devenu catholique, sur les ­conseils d’un camarade de classe. «Cela se passe bien à la maison, car nous avons des bouddhistes dans la famille.» Parce qu’il fréquente l’Eglise catholique dite ­officielle, dont les évêques sont désignés par l’Association patriotique, une émanation du Parti communiste, Tianxiong dit ne pas s’intéresser à la succession du pape.

Mais ce qui l’exaspère, c’est ce fichu gaokao, l’équivalent du baccalauréat. Seules les notes maximales lui permettront d’être admis à l’Université Tsinghua à Pékin ou Fudan à Shanghai. La ­compétition est redoutable entre les différentes provinces. Tianxiong cumule les cours particuliers, chaque samedi de 8h à 15h. Le dimanche, il fait ses devoirs ou s’évade sur son smartphone, obtenu à 13 ans. «Maintenant, tous les gamins de 11 ans en ont un», assure-t-il.

Il avoue n’éprouver aucun plaisir à apprendre. «Heureusement, nous avons un professeur d’anglais excellent. Il donne des leçons de vie, nous appelle à devenir responsables.» Et incite à organiser des débats en classe. «Nous faisons comme si nous participions à un sommet de l’ONU.» Dernier sujet: «Pourquoi les îles Diaoyu sont chinoises»…

Si Tianxiong était président de la Chine, il mettrait le paquet en matière d’éducation et d’environnement. «Mais je me demande si Xi Jinping en fera une priorité.» En attendant, le jeune homme enfile un masque anti-poussière les jours de smog, quand le ciel s’embrume des microparticules rejetées par les chantiers de construction ou les cheminées des usines à la sortie de la ville.

Plus tard, le jeune homme envisager d’aller s’installer aux Etats-Unis, «dans le cadre de mes études et puis de mon travail… mais je garderai le passeport chinois», ajoute-t-il spontanément. Comme pour tancer les Luo Guan («fonctionnaires nus»), ces serviteurs de l’Etat envoyant aux Etats-Unis ou au Canada leurs femme, enfants et fortune illégalement amassée.