Encourager les Suisses à faire baisser la facture de la santé en adoptant une meilleure hygiène de vie grâce à des bonus sur les primes de l'assurance de base. Bénéficiaires, par exemple: les assurés qui renoncent à fumer, à boire et à manger trop. L'idée n'est pas entièrement neuve et elle est en général écartée au nom de la solidarité. Mais la solidarité s'épuise à supporter des coûts toujours plus élevés et l'heure est aux propositions, bonnes ou moins bonnes. L'hebdomadaire Bilan s'est emparé de celle-ci, lancée de manière informelle par le directeur de la caisse Helsana. Pour la juger peu adaptée. A-t-elle néanmoins une chance dans la conjoncture actuelle? L'avis d'un économiste et d'un juriste de la santé.

«Nous avons posé une question semblable dans une étude faite à Genève en 1999, à un échantillon de 1000 personnes, ainsi qu'à un groupe de directeurs d'hôpitaux et de conseillers d'Etat, se rappelle l'économiste Gianfranco Dominighetti. L'affirmation sur laquelle nous sollicitions leur avis était: «Les personnes qui ont contribué à leur maladie (en fumant ou en buvant) devraient avoir une priorité moins élevée dans la prise en charge par le système de santé.» Dans la population générale, 31% personnes seulement s'y disaient favorables, contre 39% chez les élus et 43% chez les directeurs d'hôpitaux. Les avis opposés étaient majoritaires partout (51% dans la population générale, 44% chez les élus) sauf chez les directeurs d'hôpitaux (42%).

Facture du tabac dérisoire

A priori, on peut donc dire que ce type de mesure a peu de chance d'obtenir l'adhésion. En outre, elle frappe complètement à côté de la cible: ce ne sont pas les maladies liées à l'hygiène de vie qui font grimper la facture de la santé mais d'autres facteurs autrement importants. Le stress au travail, d'abord, qui est responsable, selon une étude genevoise de 1998, de 28% des consultations médicales. Vient ensuite ce qu'on pourrait appeler la médicalisation de la vie: le fait d'avoir un certain taux de cholestérol par exemple, ou la ménopause, tendent à être considérés comme des maladies qui justifient le recours à des médicaments parfois remboursés. Cela convient à l'industrie pharmaceutique mais ce n'est pas forcément justifié. Enfin, il y a le vieillissement de la population.

Face à ces problèmes, la facture du tabac et de l'alcool est dérisoire. Selon une étude publiée par le New England Journal of Medicine, le fait de réduire la consommation de tabac pourrait même faire monter la facture de la santé en permettant à plus de gens de vivre vieux – et d'avoir des maux plus durables et plus coûteux que les maladies cardio-vasculaires et les cancers induits par le tabac.»

Discrimination au style de vie

Pour Dominique Sprumont, vice-directeur de l'Institut de droit de la santé de l'Université de Neuchâtel, une telle mesure serait en outre anticonstitutionnelle. «Il s'agirait d'une discrimination, liée au style de vie, dans l'accès aux soins. Elle serait d'autant plus inacceptable et plus absurde que le tabagisme, comme l'alcoolisme, sont des maladies. On a entendu des propos semblables au début de la pandémie de sida. La politique de santé devrait reposer sur des arguments scientifiques plutôt que sur des préjugés.»