D’un côté, il y a le blond qui parle en blond à ses enfants blonds et, sur terre, comme dans les airs, maîtrise la situation. De l’autre, il y a Gad Elmaleh qui puise dans sa culture de juif marocain une version beaucoup moins ripolinée de la paternité et s’exaspère devant son fils qui a perdu son sac à l’aéroport – «Le sac, il est où le sac?!» – ou colorie à côté. Dans L’Autre, c’est moi, célèbre one man show de 2005, l’humoriste a fait hurler de rire des milliers de spectateurs en montrant les différentes manières d’être père.

Lire aussi: Papa où t’es?

Dans Papa est en haut, deux ans après, Gad Elmaleh a continué d’explorer ce terrain avec succès. A l’image du sketch culte du biberon nocturne. Déjà, dit le rieur, le père qui se lève la nuit «aimerait avoir un orchestre avec des choristes qui feraient: t’es un mec génial, tu fais un biberon!». Mais en plus de cette quête de reconnaissance un rien pathétique, l’humoriste parle du bug qui saisit le père en mission. «Le mec qui fait un biberon à 4h du matin, t’as l’impression qu’il essaie de faire décoller une fusée. Il peut être expert-comptable, il sait pas à combien de cuillères il en est… 8, 12, 15?, il en sait rien! Alors, il a un réflexe humain, mais absurde: il regarde le petit tas de lait dans l’attente d’une réponse.» Couacs d’éducation et colères aussi vaines que spectaculaires, le plus familial des humoristes francophones chambre avec affection la fonction paternelle.

Le rire d’un enfant par Hugo

C’est bien vu, car la paternité, comme la maternité d’ailleurs, ne se résume pas à un surplus de corvées et de responsabilités. Avec un minimum de philosophie et de joie de vivre, être parent garantit aussi de belles parties de rire. Ne serait-ce que par mimétisme. Impossible de résister au rire en cascade d’un bébé. Dans Petit Paul, Victor Hugo décrit parfaitement ce ravissement: «Nul n’ira jusqu’au fond du rire d’un enfant;/C’est l’amour, l’innocence auguste, épanouie,/ C’est la témérité de la grâce inouïe,/ La gloire d’être pur, l’orgueil d’être debout,/ La paix, on ne sait quoi d’ignorant qui sait tout./Ce rire, c’est le ciel prouvé, c’est Dieu visible.» Autant dire un cadeau qui illumine l’ordinaire.

Papa décalé

Mais si la paternité fait rire, c’est souvent parce que le père, faute d’une pratique inscrite dans l’histoire, voit et vit les choses de façon un peu décalée. Dans un blog illustré, Michael Garcini alias «Papacube» dessine depuis dix ans son quotidien avec ses trois filles, dont deux jumelles. Quand ce graphiste parle skate avec l’une d’elles, il puise dans son vocabulaire d’expert alors que son interlocutrice se soucie uniquement de la couleur (rose) de sa planche.

Quand il propose un jeu vidéo éducatif avec un lapin qui doit rejoindre un terrier, la cadette lui répond qu’elle préfère Minecraft. Sur une autre vignette, on découvre les trois filles perchées en haut d’un arbre et une voix, hors cadre, qui s’exclame: «Descendez tout de suite, c’est dangereux… enfin, attendez juste que je prenne une photo!» Joli, aussi, quand le dessinateur compare sa fille, rêveuse, à une tortue, un escargot ou un paresseux. Les quatre mammifères se prélassent sur la page et le temps suspend son vol…

Lire aussi: Libérez les épaules… et les enfants!

Pourquoi ce blog paternel? Au départ, Michael Garcini voulait juste «dessiner ses filles, petites, pour qu’elles aient un souvenir plus tard». Puis, en 2010, ce directeur artistique passionné de jeux vidéo a répondu présent à l’opération «9 blogueurs racontent 9 mois», lancée par la blogueuse Juliette Merris. «Papacube» était né et a bien grandi depuis. Sa version Instagram compte plus de 32 000 abonnés, un livre des meilleures planches est sorti en 2017 et l’auteur se transforme souvent en publicitaire qui vante des produits.

L’un des thèmes fétiches? La fatigue liée au fait d’avoir eu trois bébés en… trois ans. En témoigne cette vignette sans appel: le dessinateur se balade avec un ami plus jeune, qui lance, plein d’entrain: «Tu te rends compte, le mois prochain, je serai papa, je me demande quel effet ça va me faire?» Papacube répond, les yeux mi-clos: «Tu vois les effets secondaires sur la notice d’un médicament? Ben voilà, ça fait ça.»

L’humour déjoue les tempêtes

Dédramatiser est le maître mot de ces artistes qui taquinent la paternité, surtout ses premières années. Si, au début, les nuits sont courtes et entrecoupées, tout le monde sait qu’elles vont finir par se rétablir. Sourire des difficultés à travers des dessins ou des sketchs permet de rester zen et de privilégier les bons côtés de cette période inouïe, dévolue aux grands apprentissages. La beauté des premiers pas, des premiers mots, des premières fois…

Nahum Frenck, célèbre pédiatre romand, ne pense pas autrement. «Dans la dynamique familiale, il y a parfois des moments de grande tension, comme la fin de journée, entre 17h et 20h. Durant cette période, l’humour peut déjouer les tempêtes», explique le thérapeute sur Vaudfamille.ch. Pour lui, le jeu et le rire sont aussi des «anti-croûtants» qui permettent d’éviter un «vieillissement précoce aux parents».

Rire ne menace pas l’autorité

Surtout, et c’est d’autant plus intéressant avec le rôle traditionnellement demandé au père, traditionnel tiers séparateur entre l’enfant et la mère, «le rire ne menace pas l’autorité. Ce qui ronge l’autorité, c’est la démagogie. Les enfants croient en ce qui est vrai. Un vrai rire renforce l’autorité.» Par ailleurs, ajoute Nahum Frenck, le rire permet de développer toutes sortes de compétences qui profitent aux familles: l’estime de soi, la confiance, la capacité à dire ses droits et à reconnaître ses devoirs, l’habileté à gérer ses émotions et à négocier.

Au sujet de Nahum Frenck: La thérapie systémique remet la famille abîmée à l’équilibre

Cela dit, l’humour, qui requiert du second degré, arrive tard. L’enfant en est dépourvu et l’adolescent préfère l’ironie, «procédé parfois traître qui peut blesser». Mais le rire franc et innocent, lié à la simple joie d’être au monde, est le propre de l’enfant. «C’est même sa première expression. Le rire du petit est très gratifiant pour les parents, qui rient à leur tour. Le sourire marque le début du dialogue.»

On a tous de l’esprit

Que dire à ces parents, les pères en particulier, qui, submergés par le stress et le poids des responsabilités, n’arrivent pas à se décrisper? «C’est clair que, pour rire, il faut lâcher quelque chose au niveau des tripes, laisser couler. Mais personne n’est totalement dénué d’esprit. Puisqu’on a tous un esprit, on a tous de l’esprit, rassure le thérapeute. Après, tout dépend de la capacité de chacun à jongler entre la hardiesse de la conversation et la hardiesse de l’imagination. Il faut éjecter le «d» du dire et le transformer en «r» du rire. Quand il y a du dire et du faire, il n’y a pas de place pour le jeu. Il faut que la vie soit drôle», encourage le pédiatre.

Se moquer n’est pas jouer

Une mise en garde, pourtant. Rire n’est pas se moquer. «On peut penser que si on se moque d’un enfant, il va se corriger. C’est faux, l’enfant ainsi blessé va répondre par une plus grande moquerie et c’est l’escalade.»

Par contre, si l’humour reste bienveillant et joyeux, alors c’est la fête. «Pères et mères, nous devons travailler sur les freins que nous mettons aux rires. Les gens qui ne rient jamais ne sont pas des gens sérieux», conclut le thérapeute familial.