«Tu enfantes dans les douleurs et les angoisses, femme; tu subis l'attirance de ton mari et il est ton maître. Et tu ignores qu'Eve, c'est toi? Elle vit encore en ce monde, la sentence de Dieu contre ton sexe. Vis donc, il le faut, en accusée. C'est toi la porte du diable.» Tertullien, auteur de ces quelques lignes, a vécu aux IIe et IIIe siècles de notre ère. A l'instar d'autres grands personnages, ce père de l'Eglise s'est employé à donner un statut théologique à l'inégalité entre les sexes. Dans un essai* qui vient de paraître, la philosophe française Sylviane Agacinski démontre avec brio comment, à la suite du platonisme, le christianisme antique a déprécié le féminin (lire LT des 12-13.03.2005). Et, plus original, comment les premiers penseurs chrétiens ont dévalorisé le pouvoir fécondant des femmes au profit d'une fécondité purement spirituelle et masculine. En effet, si le Fils naît charnellement d'une mère terrestre, c'est sa filiation spirituelle avec le Père qui est valorisée par le Nouveau Testament et les pères de l'Eglise. Ces derniers ont ainsi effectué une appropriation masculine d'une fonction féminine, contribuant à maintenir les femmes dans la soumission. Ce n'est que bien plus tard que le christianisme a porté la maternité aux nues, au point d'en faire la planche de salut des femmes.

Sylviane Agacinski fait une lecture philosophique et anthropologique des textes fondateurs, choisissant d'analyser les Evangiles comme des mythes, et donc comme des récits porteurs d'un imaginaire culturel et social. Il n'y a aucun mépris dans cette approche, mais une juste distance par rapport à un objet d'étude.

La courte incursion qu'elle effectue dans la Grèce antique permet de saisir à la fois l'originalité du christianisme et sa ressemblance avec les idées platoniciennes. Dans le ciel polythéiste des Anciens, dieux et déesses s'adonnaient joyeusement aux plaisirs de la chair et de la procréation. Les femmes étaient considérées comme inférieures par les Grecs, mais le polythéisme avait le mérite de leur donner une place dans les cieux. La philosophie, puis le monothéisme chrétien, ont chassé le féminin du ciel pour y placer un Etre suprême sans sexe mais dont l'identité masculine ne fait aucun doute. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont été représentés sous la forme de trois hommes identiques, selon Sylviane Agacinski. Cela n'a pas été toujours le cas – une colombe figure souvent le Saint-Esprit dans la peinture occidentale. Mais on n'éprouve aucune peine à suivre la philosophe lorsqu'elle affirme que la Trinité a évacué la féminité et la maternité, et donc l'altérité.

En effet, selon la théologie chrétienne, le Père engendre le Fils au sein de la Trinité avant qu'il ne s'incarne. Il l'engendre de manière autonome et spirituelle, sans passer par l'altérité. L'existence du Fils précède donc son incarnation. L'altérité ne s'avère nécessaire qu'au moment où Dieu choisit de s'incarner: il a alors besoin du corps d'une femme pour se faire homme. La Trinité exclut donc la mère, ce qui fait dire à Sylviane Agacinski que la Bible associe la paternité à la production de la ressemblance. Le Fils étant l'image parfaite du Père, il n'y a pas d'altérité en Dieu: «L'identité spirituelle du Père et du Fils signifie que l'autre est aussi le même», écrit la philosophe.

Augustin et Origène ont radicalement rejeté l'idée qu'il puisse y avoir du féminin en Dieu. Origène: «Tous ceux qui sont apportés devant Dieu, présentés au regard du Créateur, sont mâles, non femelles. Car Dieu ne daigne pas regarder ce qui est féminin ou corporel.» Saint Paul l'a écrit: l'homme seul est image de Dieu. Certains auteurs chrétiens ont ainsi douté que les femmes puissent ressusciter dans un corps féminin. Mais Dieu s'est incarné, et il a pris chair dans le corps d'une femme, Marie. Comment concilier l'Incarnation avec le mépris des femmes? Les pères de l'Eglise ont contourné l'obstacle en faisant de Marie une sainte et une vierge, soustraite au désir et à la sexualité. En lui retirant donc une partie de sa féminité. Tout en ayant une place glorieuse, puisque le salut vient par son intermédiaire, Marie garde un rôle subordonné et dévoué au Père et au Fils. D'autre part, Marie n'a fait que prêter son corps aux dessins divins.

Si Marie a racheté la faute d'Eve, les femmes n'en demeurent pas moins, aux yeux des pères de l'Eglise, des êtres inférieurs dont il faut se méfier. Pour saint Augustin, la femme est le symbole vivant de la concupiscence et de la volupté. Responsable du désir masculin, elle doit porter un voile en signe de soumission et afin de ne pas tenter les hommes. Car le salut de la chair passe par la maîtrise des pulsions sexuelles. Les pères de l'Eglise, qui vivaient dans l'attente de la fin des temps, ont ainsi fait la promotion du célibat et de la virginité.

Ce voyage à travers les textes des pères de l'Eglise permet de saisir à quel point le monothéisme a cherché à effacer la différence sexuelle et le féminin. Car aux yeux des chrétiens de cette époque, «l'altérité apparaît comme une altération du même et le différent comme une dégradation de l'identité». Les femmes représentent une menace pour l'identité masculine, et le monothéisme a tenté sinon de l'éradiquer, du moins de la contrôler. Pour Sylviane Agacinski, la nostalgie de l'un est le ressort principal de toutes les subordinations.

*Métaphysique des sexes. Masculin/Féminin aux sources du christianisme, éd. du Seuil, 302p.