C'est un vaste bouleversement qu'Elisabeth Roudinesco décrit dans son dernier livre*. Celui du déclin de la figure paternelle, commencé avec la Révolution française, et aboutissant à la famille d'aujourd'hui, «déconstruite, recomposée, monoparentale, homoparentale, artificiellement engendrée». L'auteure du Dictionnaire de la psychanalyse nous fait voyager à la fois à la surface des événements et dans le sous-sol des figures symboliques, avec Rousseau, Freud, Lacan et les autres. Au bout du périple, la famille d'aujourd'hui semble bien mal en point. Pourtant, sa fin n'est pas pour demain, annonce Elisabeth Roudinesco, qui invite à «penser le mouvement de l'histoire» plutôt qu'à se laisser gagner par l'inquiétude. Rencontre.

Le Temps: Le mouvement de contestation antiautoritaire de la fin du XXe siècle aurait dû sonner définitivement le glas de la famille. Pourtant, notez-vous, elle est plus désirée que jamais. Comment l'expliquer?

Elisabeth Roudinesco: Pour qu'existe une rébellion contre la famille, il faut qu'il y ait une famille! La grande crainte actuelle est de la voir disparaître. Mais la famille est une structure essentielle de l'humanité, et toutes les tentatives pour l'abolir ont abouti à l'avènement d'un autre type de famille. Je ne crois pas à la fin de la famille, ni d'ailleurs à la fin de l'histoire ou de la guerre. Il n'y a pas de «fin de», il n'y a que des transformations.

– Avec le déclin de la figure paternelle, l'ordre familial ancien s'est effondré. Que va-t-il se passer après?

– En tout cas pas une restauration de l'ordre patriarchique ancien. L'histoire a montré que l'on ne restaure pas à l'identique ce qui a été perdu. L'enjeu pour la famille d'aujourd'hui, c'est d'inventer de nouvelles formes d'autorité. Car profondément, c'est le conflit qui détermine l'individuation: on se construit «contre».

– Justement: depuis que «l'enfant-roi» a supplanté «Dieu le père», l'autorité est devenue le grand problème des parents.

– Autrefois, il y avait effectivement le père au sommet, la femme dominée et l'enfant-objet. Aujourd'hui, nous sommes dans une structure horizontale, entre personnes égales, c'est plus compliqué. Il faut faire appel à des formes d'autorité plus subtiles, plus abstraites. Je remarque aussi que l'éducation est prise en charge par une nuée d'experts, utiles certes, mais qui tendent à déposséder les parents de leur autorité naturelle.

– Cette autorité naturelle existe-t-elle? Bien des parents ne refusent-ils pas l'idée même d'autorité?

– Oui, car ils ne peuvent imaginer une autorité autre que patriarchique. C'est pourtant possible. Ce qu'il faut réinventer, c'est une nouvelle instance séparatrice. Le danger, c'est la fusion: il faut un tiers qui s'interpose entre l'enfant et la personne qui le materne. Mais cette personne n'est pas forcément la mère et le tiers pas forcément le père.

– Cela nous amène à Freud, figure centrale de votre livre, combattu autant par les conservateurs que par les révolutionnaires ennemis de la famille…

– C'est bon signe! Freud a fait scandale à son époque car il a introduit l'idée que les êtres, enfants compris, sont mus par le désir. Récemment, il a été attaqué, à l'extrême gauche, par ceux qui croient à l'avènement d'un plaisir absolu, sans limites, et pensent que le seul frein nous empêchant d'y accéder est social. Freud, lui, pensait que le frein est en nous-mêmes, et il avait raison. Cela dit, toutes les qualités du fondateur de la psychanalyse n'ont pas empêché sa discipline d'évoluer vers un certain conservatisme, notamment face à la famille homoparentale.

– Vous pensez qu'un enfant avec deux mères ou deux pères forme une famille comme une autre?

– Non. Ce qui arrive en Occident – le fait que deux personnes de même sexe veuillent non seulement élever, mais engendrer un enfant – est absolument inédit et pose problème. D'ailleurs, le discours de ces parents sur leurs angoisses est plus cohérent que celui de bien des experts: ils sont conscients de la transgression que leur choix représente. Je suis aussi convaincue qu'ils ont, plus que d'autres, besoin d'une aide psychanalytique, du moins ceux de la première génération. Cela dit, je pense que la réalité de la famille homoparentale s'est imposée et que la seule attitude possible se conçoit dans l'après-coup. On ne peut pas interdire aux gays et aux lesbiennes de procréer, cela revient à discriminer une catégorie de la population. On ne peut que les écouter et essayer de comprendre. Ce qu'ils disent est parfois critiquable. Par exemple, certains cultivent l'illusion de créer une famille meilleure que la famille hétérosexuelle, ce qui est absurde. Mais pour le dire, il faut d'abord avoir adopté une attitude non discriminatoire.

– Vous mettez en évidence le grand paradoxe des homosexuels d'aujourd'hui: après avoir incarné la rupture contre l'ordre familial, ils tiennent à se présenter comme des parents «normaux». Il leur faudra pourtant, dites-vous, accepter l'idée d'être différents.

– Je ne pense pas, en effet, qu'une femme puisse se faire appeler «papa» simplement parce qu'elle a décidé de jouer ce rôle et que le «genre» peut suppléer à la différence sexuelle. Un homme et une femme, c'est différent. L'admettre, pour un couple de même sexe, c'est aussi admettre qu'existe une autre figure incarnant cette différence.

– Vous dites que la famille se porte bien. Pourtant, elle ne génère plus assez d'enfants pour assurer le renouvellement de la population.

– Il est vrai que la France se porte mieux que les autres pays européens du point de vue démographique. C'est la politique sociale qui fait la différence. Voilà une réflexion pour l'avenir: il faudra encourager les couples à faire des enfants. Pas de panique, on y arrivera. Gardons-nous d'annoncer la fin du monde avant qu'elle n'advienne. Bien sûr, le futur est particulièrement mouvementé. Car il est plus difficile de se confronter à la liberté qu'à la contrainte.

*«La Famille en désordre», par Elisabeth Roudinesco, Fayard, 248 p. Vient de sortir aussi, nettement plus terre à terre: «Drôles de familles, Le guide pratique des familles recomposées», par Marie-Dominique et Théo Linder. Ed Hachette.